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kranzler

Dimanche 11 octobre 2009

Je ne vous apprends rien en disant que je serais mal placé pour donner des leçons de morale à qui que ce soit, moi qui ai baisé jusqu’à une chaise en chêne massif et qui n’hésiterais pas, si l’envie m’en prenait, à culbuter sauvagement le cocher de la malle-poste, qui est gaillard fort bien bâti. Mais la chair tendre, ainsi le veut le bon sens, est et doit demeurer un met interdit. Encore plus lorsqu’elle s’offre sans réel consentement, dans le seul but de manger, et en ce sens il ne fait donc aucun doute que notre ami le marquis poudré est une immonde pourriture. Et que je te joue sur les mots, garçon, jeune garçon – ce qui n’est pas la même chose que petit garçon. Entendons-nous bien : nous ne demandons pas à être gouvernés par des saints. Mais au moins que les vieux dégueulasses surpris le nez entre deux couilles se reconnaissent en tant que tels, que leurs amis ne nous ennuient pas en nous reprochant de nous adonner à de mauvaises querelles. Qu'on ne nous accuse pas d'acharnement, car si les mouches à merde vont sur la merde, c'est justement parce que c'est de la merde. Et qu’on cesse de nous faire chier avec tous ces euphémismes qui font que certains jours ça pue dans nos contrées autant que si des dizaines de rats crevés jonchaient les champs de luzerne.

Par Kranzler - Publié dans : fatras
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Mardi 6 octobre 2009



- Des millionnaires, dans la salle ?
- Pas facile à dire. On ne les reconnaît pas toujours.
- Tu l’as dit. Et des fois, ils se camouflent.
- Des planqués, ma chérie. Comme si on allait leur sauter dessus.
- Enfin moi, ce soir, je ne risque pas de leur faire grand mal. Je suis archi-serrée et toutes mes coutures menacent de péter. Presque impossible de bouger.
- Surveille ta ligne, je me tue à te le répéter. A quoi bon t’empiffrer ? Pour en revenir à notre sujet, je trouve que les types commencent à se méfier.
- Mais quels types ?
- Mais les millionnaires, ma chérie. Tu suis l’actualité ou quoi ? Ils se planquent. On dirait qu’ils ont peur.
- Ce sont leurs femmes. Leurs sacrées putains de bonnes femmes qui leur font du chantage. Dans le genre : ou tu arrêtes te courir après toutes ces putes, ou je te fais cracher une pension avec six zéros.
- Quelles salopes. Je me demande bien de quel droit. Tout ça parce que c’est la crise. Ils nous restent quoi, à nous, alors ?
- Tous les autres types. Ceux qui ne sont pas millionnaires.
- Je ne trouve pas ça drôle. Si c’est vrai, j’arrête tout de suite de chanter. On dirait que c’est fait exprès pour tuer le métier.
- Console-toi quand même. Tous les autres types, ça fait quand même un paquet. Et dans le lot, il y en bien quelques uns qui sont….
- Qui sont quoi ?
- Simplement riches, chérie. Ou alors très riches. Alors continue à chanter. Et soit un peu naturelle. Encore un peu et on nous prendrait pour des filles vénales.
 

Par Kranzler - Publié dans : fatras
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Mardi 6 octobre 2009




D’abord, en tout premier lieu, changer d’identité. Faire comme si je m’appelais Jean-Jacques, me mettre dans sa peau et prendre son apparence, après tout des fois il me prête sa voiture et vis versa, ça ne pose jamais de problème, c’est même comme ça depuis des années, Jean-Jacques est mon seul vrai ami, ma doublure, la principale différence entre lui et moi étant qu’il aime les femmes.

Ça ne pose aucun problème. Ça n’en a posé qu’un toute petit, une fois. Et là je veux parler du soir où nous l’avons fait - à son initiative, pas la mienne. Il m’avait toujours dit qu’un jour il essaierait, pour voir, et que, tant qu’à faire, ce serait avec moi histoire de ne pas trop mal tomber. Je pensais bien sûr qu’il déconnait, Jean Jacques est quelqu’un qui pratique un humour à froid. Mais non, il était très sérieux.

Si c’était bon ? Franchement, oui, et volontairement je n’en dis pas plus. Après on est resté plus de trois mois sans se voir. Il m’a dit qu’il sentait le risque de basculer de l’autre côté, et que ça, ça n’était pas prévu, pas inscrit sur son plan de vol. Il ne voulait pas être détourné de sa vocation de séducteur, et depuis on n’en parle plus.

Je l’ai appelé hier et je lui ai dit Jean-Jacques, je voudrais me mettre à ta place. Juste deux heures. Le temps d’écrire un truc. Tu sais, ta soirée à Londres. Je voudrais faire comme si ça m’était arrivé à moi, parce que, sincèrement, sur ce coup-là je suis vert de jalousie. Je voudrais voir, pour une fois. Et, évidemment, il m’a répondu bien sûr, vas-y. Alors voilà, c’est parti. Le temps de passer une ligne, je me transforme en Jean-Jacques.

Londres. Je suis à Londres. Invité dans cette ville parce que je suis un homme qui en connaît un rayon. Si vous voulez tout savoir je travaille dans l’uranium. Mais c’est tout ce que vous saurez. Je n’ai pas le droit d’en dire plus. Tenu au secret, clause de confidentialité. Mon contrat de travail stipule que si j’étais marié je serais dans l’obligation de raconter des bobards à ma femme pour ne pas dévoiler la nature exacte de mes travaux. Ce n’est donc pas à elle que je mens, puisque je suis célibataire.

Je raconte des salades aux filles que je drague. Comme je n’aime pas me répéter, je m’oblige à varier à chaque fois. Je ne dis rien de précis. Je brode. Je m’arrange toujours pour rester dans le vague. Des allusions. Des généralités. Quand je suis à court d’arguments, je dis que je suis dans l’énergie. Mais ça me fatigue. Les filles veulent toujours savoir ce vous faîtes. Précisément. Elles vous regardent d’un air très spécial, ça s’appelle faire plus ample connaissance, et elles finissent toujours par lâcher la question qui tue : Et vous êtes dans quoi ? La dernière fois, j’ai balancé comme ça que j’étais radioactif. Vous n’allez jamais me croire, mais la fille a cru que j’étais sur Skyrock. Je n’ai pas souhaité aller au-delà du deuxième verre.

Bon, allez, pour une fois, je vais cracher le morceau. Je suis savant atomiste. Je suis ici, à Londres, pour rencontrer des gens qui comme moi, sont spécialistes de l’uranium 235. La bombe, c’est nous. Je ne souris pas beaucoup parce que je fais un métier terrifiant. Je travaille dans la dissuasion. Chez moi, tout est dans la concentration. Pas le droit d’avoir les doigts qui tremblent.

Je ne souris pas, mais je suis un homme qui plaît aux femmes. A une certaine époque j’ai fait du sport à outrance, et ça se voit. J’en fais moins, aujourd’hui, parce que je me suis bousillé le dos et flingué les genoux. Mais je tiens toujours la forme. A quarante et quelques piges, je suis vaguement heureux de ne pas être une sorte de vieux déchet.

On a eu trois jours de réunion archi-confidentielle, j’ai une chambre potable au Bloomsbury Hotel, et ce soir je suis de sortie. J’ai plus ou moins sympathisé avec un autre savant dont le prénom est Paul, il a la trentaine, une bonne tête. Il y a un cocktail chez ses parents. Un cocktail suivi d’un dîner et il vient juste de leur téléphoner pour leur demander de rajouter un couvert. En prime, qu’il m’a dit, il me réserve une petite surprise.

Déjà une trois quarts d’heure qu’on est là. Il m’a présenté à des gens, environ deux douzaines, la crème de la crème de la meilleure société de Londres mais pour moi ce n’est qu’un détail, j’ai serré ces mains-là sans plus d’enthousiasme que si je vidais un poulet. J’ai réussi à sourire une fois, quand Paul m’a présenté comme un collègue à lui. Un financier spécialiste des placements à longs et moyens termes. J’ai souri, mais j’espère qu’on ne me demandera aucun conseil, aucun avis.

Non, on ne me demande rien. D’ailleurs, personne n’a l’air de faire attention à moi, et c’est très bien comme ça. Je perçois dans l’assistance une discrète attention. Des chuchotements d’impatience. Les gens parlent à voix basse en regardant vers l’entrée. Non, Elle n’est toujours pas arrivée. Oui, il est absolument prévu qu’Elle vienne. Elle est simplement retardée. Elle. Qui ça, elle ? Paul me répond qu’il s’agit de sa fameuse petite surprise, et qu’il me la présentera en personne. Dans la vie, je ne vois vraiment pas ce qui pourrait me surprendre. Peut-être quelque chose qui serait mille fois plus puissant que l’énergie de dix bombes H. Ce truc, ce serait un morceau de soleil qui tombe sur la terre en faisant crac.

Et là voilà. Tous les visages convergent vers elle. Sauf le mien, puisque j’entends rester un professionnel du non – étonnement. Grande, j’avais entendu dire qu’elle l’était. Et elle l’est. Un mètre quatre-vingts. Plus les talons. Une démarche époustouflante, élancée et sans manières. Elle est vêtue très simplement parce que c’est le genre de femme à qui le moindre machin va bien. Une espèce de petite robe noire froissée, très peu de maquillage. L’air faussement embêté et confus d’une dame qui est désolée d’arriver en retard, mais qui l’a fait exprès pour ménager ses effets. Elle sait y faire. A peine entrée, elle distribue des signes de tête et des éclaboussures de sourire à qui en veut. Puis, visiblement, il y quelqu’un qu’elle reconnaît et vers qui elle avance à grands pas. Ce quelqu’un, ce n’est autre que Paul, à côté de qui je me trouve. Il est le premier qu’elle vient saluer. C’est évident qu’ils se connaissent plus que bien, depuis longtemps même. Je ne pense pas que ce soit une truqueuse. Puis, le plus simplement du monde, Paul se tourne vers moi et, alors que je m’efforce de ne pas être éclaboussé, il me dit :


- Jean-Jacques, je te présente Sigourney Weaver. Elle me connaît depuis que je suis tout petit.

Un peu plus tard dans la soirée, vers la troisième ou la quatrième coupe de Champagne, là voilà qui arrive vers moi. Seule. Je ne suis pas vraiment étonné. J’ai bien vu comment elle me regardait. Elle a une façon de fendre la foule très posée, très intéressante, comme si les gens s’écartaient d’eux-mêmes, docilement, et maintenant ils semblent comprendre qu’ils doivent nous laisser en tête à tête, parce que nous devons bavarder. Je ne suis pas seulement radioactif, j’ai aussi une certaine dose de magnétisme, et je me garde bien de remarquer le petit soupir de soulagement qu’elle pousse en s’asseyant à côté de moi. Elle a réellement des jambes démesurées, et exquises. Son cou, aussi, est très bien.

- C’est pas toujours facile, qu’elle fait comme ça. On est toujours un peu obligé d’aller vers les gens. On se distribue et on s’éparpille.
- Je vois ça, je réponds d’un air très sobre. Dîtes donc, tout le monde a l’air de vous connaître ici. Excusez ma question, mais vous êtes … connue ?

- Attendez, vous voulez êtes en train de me dire que … Je voudrais pas être arrogante, et d’ailleurs je ne le suis pas. Mais, oui, il se trouve que je suis … connue. Célèbre, même. On peut dire les choses de cette façon.
- Ah bon. C’est comment votre nom, déjà ?

- Sigourney Weaver. Sigourney, ce n’est pas mon vrai prénom. C’est celui d’un personnage secondaire dans Gatsby le Magnifique. La tante de la joueuse de tennis. Vous avez lu ?

- Oui, il y a longtemps. Sur les conseils d’un copain à moi. Je me rappelle la joueuse de tennis, mais sans plus. Et j’ai vu le film à la télé il y a quelques années. Un film ennuyeux, malgré Redford. Qu’est-ce que vous faîtes donc pour être si connue ?

- Du cinéma, justement. Je suis … actrice. Enfin c’est ce que je croyais, jusqu’à aujourd’hui.

- Alors je suis désolé, vrai de vrai. Je ne vous ai… jamais vue. Vous ne me dîtes rien du tout. Ni de face, ni de profil. Vous faîtes quel genre de films ? Intimiste ? De la romance ?

- Plutôt des films d’action. Je tue des monstres qui bavent. Mais vous êtes un collègue de Paul, ça ne m’étonne pas si vous n’êtes pas client. Je vous imagine surtout en train de regarder des films sérieux.

- Vous savez, la finance, ça n’oblige pas nécessairement à voir des films français ou suédois.

- Pas la peine de mentir, Jean-Jacques. Je sais exactement quel genre de boulot vous faîtes et pourquoi vous racontez des sornettes. Mais, bon, c’est si drôle que vous ne me connaissiez pas. C’est si rare. Si inhabituel. Partout où je vais on se retourne sur moi, et vous rien du tout. Aucune réaction. C’est totalement…

- C’est totalement quoi ?

- Je peux vous faire une confidence ?

- Si ça vous dit…

- Et bien, je trouve ça totalement troublant. Voilà, c’est dit. Troublant et vachement intimidant.

- Moi, je vous trouble ? Je ne peux pas croire ça.

- Vous devriez. C’est très exceptionnel, rencontrer un homme séduisant ET intelligent ET qui ne sache pas qui je suis. Ça me change tellement de tous ces types. Je connais des actrices américaines qui tomberaient pour beaucoup moins que ça...
- Les actrices américaines tombent facilement ?

- Elles sont en général très, très vulnérables. Surtout lorsqu’elles voyagent seules. Il suffirait parfois d’un rien. Mais je ne peux pas donner de noms.

- En somme, vous ne pouvez parler que de vous.

- Oui, vous avez compris. Notre conversation est en train de glisser, hein ?

- En ce qui me concerne, ça me semble sous contrôle. Les voyants ne sont pas encore dans le rouge.

- Il faut être deux, pour perdre le contrôle ?

- Ce n’est pas une nécessité, mais c’est mieux.

- Vous avez sans doute raison. Et il y a sans doute une …Madame Jean-Jacques. Une femme que j’imagine comblée. Je redemande deux autres coupes ?

- Oui, pourquoi pas. Non, aucun fil à la patte.

- Un grand garçon célibataire, c’est ça ? Et comment tuez vous le temps ?

‘- Beaucoup de rugby. Un peu d’aviron. Et j’ai lu absolument tout Simenon.

Les gens nous regardent. Je ne sais pas depuis combien de temps nous parlons. Je sais seulement que je me sens bien avec cette fille. Une belle voix. Remarquablement intelligente pur une actrice. Ça va être l’heure de passer à table. Elle me dit que nous ne serons sans doute pas placés côte à côte. Mais bon, c’est comme ça. En tout cas, elle est rudement heureuse de m’avoir rencontré. Moi, un type qui ne va pour ainsi dire jamais au cinéma. Bon, là, il faut quand même que je rectifie le tir. J’y vais un peu, je lui dis. Des fois. Et, juste par curiosité, avant de se lever, elle me demande quel genre de films j’aime. Je sens que c’est la première fois que je vais sourire depuis longtemps, et je lui réponds très calmement, en deux syllabes, d'une voix très neutre :
  
- Alien.


Voilà, ça s’arrête là. Elle part d'un grand, grand éclat de rire. Elle me dit que je suis un drôle de petit branleur. La dernière fois que j’ai vu Paul, il y a trois ans, il m’a dit que Sigourney pensait bien à moi…
Par Kranzler - Publié dans : fatras
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Mardi 6 octobre 2009




Voilà ce qui va arriver. Tu la regardes depuis des heures parce qu’elle a le teint frais et un beau cul. Ses nichons sont probablement d’origine. Elle est américaine, de mœurs notoirement légères. Quelconque et sans conversation. Bref : irrésistible.  Donc tu vas foncer. Lui sauter dessus et oublier que je suis là.moi, offerte et disponible. Je vais rester seule, diaphane et inconsolable. Sans doute aussi modérément alcoolique. Puis, vois-tu, Lady Di périra dans un stupide accident de limousine à Paris, et, passé ce froissement de tôles, ce ne n’est même pas sur moi ensuite que va sauter Charles, car l’imbécile préférera régulariser avec le hareng froid qui lui sert de maîtresse.. La reine sera soulagée, et moi, aujourd’hui,  je passe vraiment une journée délicieuse.
Par Kranzler - Publié dans : fatras
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Vendredi 2 octobre 2009


-          Les  lunettes de soleil, c’est pour faire joli ou pour ne pas être reconnu par les quatre types là-bas qui ont sacrément l’air de vous filer au train ?

-          Comment ça, sacrément ?

-          Bigrement, si vous préférez. Comme si vous aviez fait péter tous les fusibles chez Interpol. Dans le genre gros court-jus.

-          Gratuite, votre supposition. Je suis en verres fumés de septembre en novembre parce que le soleil est trop bas, alors je chiale d’un rien. Je chiale des rivières, si vous voulez tout savoir.

-          Ah je disais ça juste pour vous arranger, parce qu’un grand échalas comme vous c’est déjà pas discret d’avance. Mais avec ce genre de mirettes en plus… Vous allez loin, au fait ?

-          La Baltique. C’est une mer bleu foncé à deux cents bornes d’ici.

-          Et qu’est-ce que vous pouvez bien aller foutre là-bas ? Ramasser du bigorneau et de la crevette ?

-          Non, je suis venu sans épuisette. Sans rien. Juste loué une petite baraque avec un toit en forme d’oignon jaune paille. Pour avoir la paix, pour ne rien dire et surtout rien entendre. Juste regarder bondir les daims comme des grands pianos ensorcelés, et, pendant le temps qu’il faudra, arrêter d’écrire des merdouilles presque tous les jours sur internet…

-          Et arrêter de jouer à Cary Grant, vous envisagez ?

-          Un jour, oui. Mais pas encore demain.  

 

Par Kranzler
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Mardi 29 septembre 2009


C’est un matin de la fin septembre, très ordinaire, beau. La seule chose un peu inhabituelle pour quelqu’un comme toi qui travaille principalement la nuit, c’est qu’au lieu d’aller te coucher pour une fois tu te lèves. Tu fais les choses en grand, c'est-à-dire trois œufs sur le plat et deux saucisses, quelques rondelles de concombres, des petits au four, quelques hectolitres de café. Tu allumes ta foutue pipe en déplorant qu’on ne trouve pas d’Amsterdamer en Allemagne ; il y a bien de l’Amphora, mais l’Amphora tu trouves que ça arrache la gueule.

 

Au moins trois ou quatre jours que tu n’as pas eu le temps de t’attarder dehors, ni sur la terrasse, ni dans le jardin. Il fait huit degrés, et tu sais que maintenant les températures ne peuvent plus que continuer à dégringoler. Mais tu as tout prévu : un petit radiateur d’appoint en attendant le début de la saison du chauffage, un gros pull noir que tu as acheté en solde deux ans plus tôt à Marseille, ce fameux été où tu as fait le joli cœur comme une sorte de cigale débile et écervelée – le pire, c’est que te connaissant tu sais que tu serais parfaitement capable de recommencer. Au moins, le pull, c’est un achat que tu ne regrettes pas : un truc bien chaud qui descend jusqu’au cul.

 

Sur la terrasse, posé sur un des fauteuils en ferraille, il y a rouleau de sacs en plastique que tu as achetés 3 euros pièces et qui sont les seuls dans lesquels tu as le droit de balancer les déchets végétaux du jardin. A vue de nez, il t’en reste une petite dizaine, ce qui suffira sans doute pour ramasser toutes les feuilles. En faire un beau feu, tu préférerais, mais à Berlin, ça ne fait pas partie des choses qui se font, et ce que tu peux trouver ça tarte, cette hystérie écologique. C’est comme cette histoire de bouteilles en verre qui polluent moins, sauf que le transport des bouteilles en plastique est celui qui consomme le moins d’énergie, alors l’un dans l’autre, tu te dis que tu en as marre d’entendre des arguments poids-mouche.

 

A peu près réveillé, tu regardes les maisons qui donnent sur la rue. Des grosses maisons à la sévère allure berlinoise, avec des sapins qui bouffent toute la lumière. Celle du 39, juste en face de chez toi, te fait toujours autant rire. Une énorme baraque jaune, la dame trimballe une dégaine post soixante-huitarde prononcée mais elle a cette façon tellement obsédée et tellement ridicule de fermer son grand portail à triple tour que tu hurles intérieurement de rire en la voyant parce que tu as pigé que fondamentalement toute partageuse qu’elle a l’air elle craint pour son petit pécule qu’elle sert bien fort entre ses grosses cuisses. Dans environ un mois, si elle se repointe le jour d’Halloween avec ses yeux fouinards et son chiard déguisé en vampire niais, tu te dis que tu refileras sans doute une tablette de chocolat au petit et pour le même prix, maman aura droit à une portion de merde de chien, ce n’est pas ça qui manque, tu as même prévu la petite barquette en plastique pour mettre dedans. C’est plus fort que toi, les bourges de gauche, tu ne pourras jamais. Mais, si tu as envie de te montrer créatif, tu peux aussi lui servir un panaché crotte chien – merde de chat.

 

Tu respires deux grandes bouffées d’air, tu te dis que ça y est, que tu viens de comprendre : pour toi, cette ville ne sera plus jamais rien d’autre qu’un vaste et infâme cloaque. Tu y habites, tu y travailles et rien de plus. Bref, tu vas devoir trouver une solution, et ce n’est pas exactement une bonne journée qui commence. Vingt ans que le mur est tombé, et tout ça pour quoi ? Dans quelques jours, ca va être fêté, ici, par la parade la plus débile que tu connaisses : les géants de Royal de Luxe qui débarquent, les géants de ta bonne ville de Nantes avec leus grands sourires mièvres, sucrés comme de la barbapapa collante, collants comme du chewing gum, pires que Ken et Barbie réunis, des sortes de Mickey de gauche mais des Mickey quand même. Au moins Mickey il faut payer pour le voir, et si tu ne veux pas le voir c'est matériellement possible. Alors que là, les géants, il va falloir que tu calcules ton itinéraire pour les éviter. Alors tu croises les doigts, et tu dis que si monde est réellement magique il y aura peut-être un authentique King Kong, un monstre grandeur nature qui surgira de nulle part pour disperser cette gluante méga-party. Kong, au moins, c'est du cinoche. Et ca tu aimes.
 
Par Kranzler - Publié dans : fatras
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Jeudi 24 septembre 2009


Après l’amour, ne plus rien dire l’espace de quelques secondes. Rester écroulé, étalé dans n’importe quel sens, laisser le silence dire, ne pas essuyer la peau qui colle un peu, ni la sienne, ni la mienne. Juste regarder le plafond très blanc, bien moins emmerdant que celui de la Sixtine – parce que quand c’est blanc, c’est toi qui choisis les couleurs et les motifs que tu veux bien voir. Sourire bêtement, comme un animal comblé. Ressentir subitement une faim de loup, passer à la cuisine, sortir les casseroles, la gamelle et le machin, allumer le four s’il faut, selon la recette, déboucher une bouteille, enfin juste préparer un petit-cas, quelque chose qui tienne bien au corps et au ventre, déguster cul nul sur les petites chaises froides, ouvrir en grand la fenêtre qui donne sur le balcon, sortir regarder les étoiles et on s’en fout si ça caille un peu. Dire deux ou trois banalités sucrées ou salées, l’important étant qu’elles soient justement banales mais bien senties. Ecouter le vent dans les branches, puis reperdre tout contrôle, me laisser bouffer par tes yeux, tout prendre et tout donner, fondre sur toi et me laisser bouffer. Bref, recommencer, du sol au plafond et à faite tomber les putains de murs, et après, s’il fait encore nuit et si le ciel est clair, sortir regarder cette idiote de Grande Ourse.  

Par Kranzler - Publié dans : fatras
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Mardi 22 septembre 2009



M

arlène et moi, je ne sais plus exactement comment ça a commencé. A l’adolescence, je la connaissais déjà mais je ne me sentais pas assez mûr pour ce genre de femme. Je l’avais rangée dans la rubrique « passions pour un autre jour », en me disant que j’attendrais d’avoir l’étoffe, les épaules assez larges. Les femmes qui ont usé des Jean Gabin, on les aborde quand on n’a plus d’acné. C’est pure folie d’y penser avant.


Et puis un jour j’ai eu trente ans, seize de moins qu’aujourd’hui. Entre temps, j’avais appris sa langue, j’habitais sa ville natale, et sur la plage de Wannsee mes amis me reprenaient à chaque fois que je parlais en dialecte berlinois, qui est une façon de s’exprimer ordinaire et grammaticalement incorrecte. La correction, franchement, ce que j’en pense…


Il aura fallu seulement deux torpilles et trois battements de paupières pour qu’elle m’entortille. Les filles, si voulez un très beau collier de perles pour pas un rond, regardez « Desire ». La voilette ne se porte plus beaucoup de nos jours, je le concède, mais le film reste une source d’inspiration pour toutes celles d’entre vous qui envisageraient d’entortiller en même temps un bijoutier et un neuropsychiatre. Deux pour le prix d’un. Ça, c’était la torpille N° 1.


Toute sa vie, elle n’aura jamais été aussi bonne qu’en jouant les putains, les manipulatrices – et moi ce qui me manque dans le cinéma d’aujourd’hui c’est justement le manque de crédibilité des garces. J’ai beau chercher, je ne vois que des pseudos mentes religieuses, des femmes moyennement perverses ; j’avais placé beaucoup d’espoir en Béatrice Dalle à une certaine époque car je croyais avoir trouvé en elle une vraie capacité de nuisance – mais que dalle. Béatrice, il faudrait vous remuer.


Dans Shanghai Express aussi Dietrich porte une voilette. Mais il y a voilette et voilette. Faudrait pas confondre. En compagnie du costumier Travis Banton, elle passe une nuit entière à chercher le bon tissu, le bon maillage – avant d’en retenir un qui sera très noir, et oblique. Une autre nuit aussi pour trouver les plumes qui vont sur le chapeau. Dans les réserves de la Paramount, il y a des caisses et des caisses de plumage protégé par des couches et des couches de papier de soie. C’est une époque cruelle, on trouve dans ces cartons les plumes les plus belles des espèces les plus paradisiaques qui soient, de Java à Bornéo. Une nuit entière pour trouver celles qui donneront l’effet recourbé indispensable – de la très banale plume de coq, finalement, qui sera teinte en noir profond. Et ça, c’est la deuxième torpille.


Ouverture de parenthèse. Pas la peine de me dire que c’est pas bien de faire du mal aux animaux. A l’époque, cette notion n’avait pas cours. Mais aujourd’hui, si on touche à un chien devant moi, je cogne sans sommation. Je pousse doucement les araignées quand je passe l’aspirateur et, par curiosité, en repensant à un texte écrit sur le net par quelqu’un qui se vantait d’avoir congelé puis bouilli deux tortues de Floride dont il ne savait plus quoi faire, je me demande quel goût justement ça aurait, de la soupe à l’assassin de Tortue. Je ne dis pas que j’en mangerais. Mais, la faire, je prendrais sans doute un certain plaisir et après je la balancerais aux toilettes – pour le fun. Peut-être même qu’ensuite, en le citant presque mot pour mot,  j’écrirais un article qui dirait « je crois pas qu’on n’a pas le droit de faire bouillir des déchets « . Et je dirais aussi « qu’est-ce qu’on fait des ordures qui nous encombrent. » . Fermeture de parenthèse.


Dietrich, je disais, était, est et restera la plus grande rouleuse de bourgeois dans la farine de l’histoire du Cinéma. Et donc, dans un pays aussi vertueux que le sien, elle avait peu d’amis. Sa tombe, très facile à trouver dans le petit cimetière de Stubbenrauchstrasse, est une simple élévation de terre couverte de lierre. Sur la plaque de marbre, le M du prénom est une très belle majuscule, un peu oblique. Marlene. Et, en dessous, on peut lire : C’est ici que je suis. Entre les marques de mes jours. 1901 – 1992. A chaque fois que je suis passé devant, j’ai eu l’impression de l’entendre dire de sa voix lasse et distante : C’est ici que je suis … et si vous saviez comme ça m’emm….

Par Kranzler - Publié dans : fatras
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Mardi 22 septembre 2009

Sur le moment, je ne peux pas dire que j’ai trouvé ça spécialement fracassant. Question de peau, peut-être. Des fois les peaux ne se plaisent pas. Ou alors c’était le sable humide, et qui grattait un peu. Aujourd’hui, c'est-à-dire presque trente ans après, je m’en souviens surtout à cause de ce qui s’est passé le lendemain.

 

La photo n’est pas très bonne, j’avoue. Mais elle situe convenablement le lieu. La petite crique, si elle n’a pas disparu aujourd’hui, était une minuscule échancrure de falaise juste au pied du château qu’on aperçoit au bout de la falaise. On y accédait par un escalier en zigzag qui moi-même ne me rassurait pas tant que ça. Imaginez une centaine de marches fissurées à même la falaise pourrie. Du calcaire très friable. Ce que je savais, parce que cet endroit était celui où j’avais grandi, c’était que les éboulements avaient principalement lieu la nuit – pas forcément sur cette plage-là, mais sur toutes les autres, toutes celles qui longent l’estuaire.

 

Pour la petite histoire, c’était précisément le 31 août 1981, vers onze heures du soir. L’après-midi et le début de soirée, je les avais passés en ville. Une réunion d’après colonie de vacances. La directrice, les moniteurs : nous avions concrètement parlé de ce qui avait marché et de qui n’avait pas fonctionné histoire que le séjour suivant se passe encore mieux. Et puis bien sûr on avait bouffé aussi, et ensuite j’étais rentré chez mes parents. La maison, on ne la voit pas sur la photo mais avec un cadrage un poil différent elle y serait. On avait proposé de me raccompagner en voiture. J’avais décliné. Dix kilomètres en stop, ce n’était pas la mer à boire. C’était le dernier jour des vacances, et le surlendemain j’avais mes inscriptions en fac.

 

Je n’ai presque pas attendu. Des fois c’est comme ça, le pouce à peine levé et déjà une voiture qui s’arrête. Une 4L, si me rappelle bien. Lui ? Peut-être la trentaine, brun et sportif. Il allait dans ma direction et j’étais encore puceau. Juste alors que nous étions presque arrivés, et après une longue série de regards, il a palpé ma cuisse droite en feignant de vouloir ouvrir la boîte à gants. Je me rappelle qu’un réveil en est tombé, et que c’est moi qui lui dit que nous allions descendre sur la plage. Je savais qu’il n’y aurait personne. Il était sans doute un peu trop doux pour moi, mais pour une première fois ce n’est pas très dérangeant. J’ai regardé les étoiles pendant que nous roulions dans le sable, parce que comme je l’ai déjà dit je n’ai pas trouvé aussi fracassant que j’espérais. Nous étions vraiment juste au pied de la falaise. Quinze mètres de falaise au dessus de nous.

 

Le lendemain vers sept heures du matin j’y suis retourné car c’était mon lieu de promenade habituel en été. C’était marée basse. Je suis arrivé en longeant la mer et, parvenu à la petite crique, je n’ai même pas sursauté en constatant qu’il n’y avait plus rien. Plus rien, je veux dire par là que juste au dessus de l’endroit où nous avions roulé il n’y avait plus qu’un trou béant dans la falaise. On ne voyait plus une seule portion de sable. Tout avait disparu sous l’éboulement. Dix, ou peut-être vingt tonnes de roche malade. Quelques minutes de plus, quelques instants de plaisir supplémentaires, et peut-être que ni lui ni moi n’aurions survécu – ratatinés, rectifiés, aplatis comme des galettes. J’ai trouvé ça assez marrant. De toute la journée je suis resté calme et sans réaction, sans savoir si le plus important était d’avoir fait le grand saut ou d’avoir échappé de peu à une fin tragique. Je n’ai bien sûr rien raconté de cela à mes parents. Puis vers quinze heures, la fermière du village est venu sonner à la maison. C’était une femme qui parlait beaucoup et avalait la moitié de ses mots. Cette fois-là son débit de paroles était encore plus important et elle pleurait. J’ai fini par comprendre qu’elle venait me dire que ma grand-mère maternelle venait d’être foudroyée par une crise cardiaque, juste devant la ferme. Je suis monté dans sa voiture qui sentait le lait et la bouse. Lorsque nous sommes arrivés, les secours étaient en train de renoncer à relancer le cœur. Parfois, comme tout le monde, j’ai des journées bien chargées.

 

Par Kranzler - Publié dans : fatras
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Lundi 21 septembre 2009



   Au réveil, la première chose qu’il se demanda : si, en fin de compte, il n’aurait pas mieux fait d’accepter le double Cointreau sur glace que Tom lui avait proposé. Cela l’aurait sans doute aidé à s’endormir ; la tête à peine posée sur l’oreiller il aurait fermé les yeux en un instant ou presque. Oui, probablement il aurait été préférable qu’il accepte. Deux heures de suite au moins il était resté allongé sur son lit, attendant un sommeil qui refusait de venir. Intrigué, vaguement troublé, et le questionnement dans sa tête qui ne voulait pas s’arrêter. Un flux ininterrompu et sans réponse qui l’avait maintenu contre son gré en état de veille jusque vers quatre heures du matin.

Et qui sait, même bien au-delà peut-être. La dernière fois qu’il avait regardé les chiffres lumineux sur le cadran de sa montre, c’était la demie de trois et ensuite il était encore resté conscient un long, très long moment.

   Longue, il sentait aussi que la journée allait l’être, longue et absurde comme toutes les rares fois où il avait la malchance de manquer son réveil. Le sentiment de panne qui s’installait alors en lui ces matins-là était poisseux comme du papier tue-mouches et pouvait durer une semaine entière, voire deux, le temps que ses mécanismes internes se remettent en place.

   Les fragments de la nuit lui revenaient tandis qu’il buvait son café, un café qui avait toutes les peines du monde à lui donner le coup de fouet dont il avait besoin – et deux autres bols, il le savait bien, ne changerait strictement rien au problème.

   A côté de lui, le chat semblait deviner qu’il ne se trouvait pas dans son état habituel et le regardait d’un air absorbé, comme s’il essayait de le soulager d’une partie de ses interrogations. Ou peut-être que plus simplement il avait le souci d’y prendre part à sa façon.

   Les hommes étaient entrés en se hissant par la fenêtre de la réserve, c’était un des deux éléments concrets dont il avait la certitude, et il ne se tenait pas spécialement rigueur d’avoir renoncé à faire installer des barreaux car cette précaution n’aurait sans doute servi à rien, et de même il s’était toujours refusé à s’équiper d’un système d’alarme, autant par paresse que pour ne pas basculer dans une mentalité de forteresse. La logique, de toute façon, n’était-ce pas de penser que rien ne pouvait réellement dissuader des individus déterminés à entrer par effraction ?

   Ce qui pouvait également être affirmé, c’est qu’ils avaient forcé la grille rouillée du salon de coiffure, probablement en écartant les deux pans de ferraille à croisillons à l’aide d’un pied de biche ou d’une barre de fer. Ouvrir la porte d’entrée qui datait des années soixante n’avait dû être qu’un jeu d’enfant, et celle de l’arrière boutique semblait pouvoir avoir été enfoncée d’un ou deux coups d’épaule. Tom et lui étaient demeurés quelques instants sur place, pour se rendre compte, et Collier ne savait pas ce qu’il avait trouvé le plus impressionnant : ou les vieux fauteuils de skaï gris, ou les toiles d’araignées épaisses comme des draps qui flottant au dessus des paniers de bigoudis. Il y avait encore des magazines pour dames sur une table basse, et le long du mur gauche la rangée de casques alignés dans l’obscurité l’avait fait penser à un film d’anticipation vu l’été de sa quatorzième ou quinzième année – un film dont il cherchait en vain le titre même si là n’était pas le propos.

   La logique, c’était aussi de supposer qu’ils étaient repartis les mains vides, sans avoir trouvé ce qu’ils étaient venus chercher puisque l’intervention de Tom avait interrompu leurs investigations. Et si tel était le cas, le regard froid et déterminé des deux hommes pouvait être interprété comme une manière d’avertissement, ou au moins comme l’expression de la volonté qu’ils avaient de ne pas en rester là. Ce pouvait être la signification, tout comme ce pouvait être une déduction hasardeuse formulée par un esprit manquant de sommeil et peu enthousiaste à l’idée que l’attendaient les habituelles corvées domestiques du lundi matin. 

Depuis maintenant trois mois que sa machine à laver était inexplicablement tombé en panne, Collier ne s’était toujours pas résolu à la remplacer parce qu’il plus de magasin d’électroménager en ville et qu’il répugnait à se rendre dans l’une de ces zones commerciales de la périphérie ou l’absence totale de rues était suffocante.

Il n’avait pas eu de chance avec le lavomatique de la rue Ampère, qui pourtant était idéalement situé. La première fois, alors qu’il était retourné à la librairie pendant que son linge tournait, quelqu’un avait ouvert le hublot de la machine en son absence et deux pantalons ainsi que la moitié de ses chemises avaient disparu. La fois suivante, alors qu’il était décidé à surveiller la machine jusqu’au bout, il n’avait pu récupérer son linge que tard dans la soirée à cause d’une coupure de courant qui avait interrompu tous les cycles en même temps.

   Depuis ces incidents il se rendait à présent tous les lundis matin vers sept heures au lavomatique de la rue de Suède, dans le quartier de la gare, au rez-de-chaussée de l’immeuble de deux étages où il avait vécu durant ses dernières années à l’université. Pour l’essentiel, même si ça et là des grues commençaient à approcher, c’était encore la même rue défaite que par le passé. Sur une portion d’environ cent mètres, on y avait laissé les façades craquelées et les balcons continuaient à s’effriter au dessus des cafés minables où on servait encore le vin à la chopine. Il espérait que cela allait encore durer un certain temps car en de nombreux endroits la ville s’était nettoyée avec une telle sauvagerie qu’elle ne lui inspirait plus de respect.

   Depuis un trimestre qu’il fréquentait l’établissement, c’était la première fois qu’il ne s’y trouvait pas seul et l’heure exceptionnellement avancée expliquait sans doute la présence de la vieille femme.

   Elle portait un manteau gris clair boutonné jusqu’au cou, sûrement bien trop hivernal pour la saison, et quelque chose d’immobile dans sa façon de se tenir assise était si discret qu’il lui avait fallu quelques instants avant de réaliser sa présence. Il ne l’avait pas réellement vue elle, mais juste une silhouette, une ombre, parce qu’en entrant il était occuper à penser que dans la nuit il n’avait pas eu envie d’appeler la police, et, sincèrement, il ne se sentait pas non plus d’humeur à le faire dans la journée car son souci principal était de remettre les livres en place, dans l’ordre alphabétique, un travail qui en soi n’était pas rebutant mais demandait du temps, sans doute plusieurs heures. Non seulement cela, mais il lui faudrait aussi réparer les reliures qui avait souffert en tombant, aplatir des couvertures souples qui s’étaient arrondies. Il en avait même remarqué quelques unes, tordues ou pliées, pour lesquelles il doutait de pouvoir grand-chose.

   Tandis qu’il remplissait deux machines, dont l’une de draps, il se félicitait d’avoir apporté de la lecture car il était à peu près certain que la femme allait vouloir engager la conversation et ce serait plus facile pour lui de ne pas se laisser entraîner en gardant les yeux sur le Simenon. Il savait que la plupart du temps il plaisait aux vieilles dames, cela avait toujours été ainsi. Quoi qu’il fasse, elles trouvaient toujours en lui quelque chose de rassurant et de séduisant, sans doute parce qu’il présentait bien et se dispensait généralement de toute excentricité vestimentaire. Les bons jours, il avait également un air aimable, pour ne pas dire serviable, et au supermarché, par exemple, elles s’adressaient naturellement à lui lorsque tel ou tel article se trouvait placé trop haut pour elles. La seule chose qui avait changé, avec le temps, c’était qu’à présent il trouvait leur bavardage tout simplement imbuvable, comme si toute capacité de patience était épuisée en lui.

   Oui, il était sûr qu’elle allait lui parler. Même s’il lui tournait le dos, il sentait qu’elle observait chacun de ses gestes avec la plus minutieuse attention et examinait presque indiscrètement de quelle façon il disposait le linge dans le tambour. Le peu qu’il avait vu d’elle en entrant lui rappelait une vieille dans son village, un véritable moulin à paroles qu’il était impossible d’arrêter dès lors qu’il avait décidé de vous accrocher. Certains jours, les bancs installés face à la mer demeuraient vides des heures entières tant les gens redoutaient de la rencontrer. Ou encore, c’était le cimetière qui demeurait désert de longs après midi de suite car, bien que n’ayant sur place ni défunt ni sépulture à entretenir, c’était un terrain de chasse qu’elle fréquentait avec assiduité, et on l’observait souvent aussi à l’arrêt d’autocar, où elle tricotait sans répit en attendant ses proies, insupportant les chauffeurs qui s’arrêtaient pour rien puisque jamais elle ne montait à bord.

   C’était surtout une similitude dans l’expression du regard qui l’avait frappé, une lueur presque hallucinée. Les yeux clairs, enfoncés loin dans les orbites et très écartés l’un de l’autre, s’étaient braqués sur lui dès qu’il avait passé la porte et, au signe de tête qu’il lui avait machinalement adressé en guise de salut en entrant, elle avait répondu par un éclair de stupeur qui ensuite n’avait plus faibli.

   L’autre détail qu’il avait remarqué, un détail en lui-même presque intimidant, c’était sa bouche : une grande bouche aux lèvres minces et pincées, presque démesurée, une bouche qui semblait faite pour la mastication des oisillons et s’ouvrit juste alors qu’il se retournait vers elle en rebouchant le flacon de lessive. La phrase résonna presque comme un avertissement au moment où la machine commençait à se remplir d’eau :

- Pardon Monsieur, mais vous utilisez Skip ?

   Il ne répondit pas aussitôt, essayant de se faire une idée aussi précise que possible de rapport des forces. Mal réveillé, encore troublé par les événements de la nuit, il se trouvait en présence d’une sangsue dont la méthode d’approche consistait à engager la conversation par une banale remarque portant sur les produits de lavage. Dans son état, difficile de méditer sur la façon la plus foudroyante de couper court. Peut-être quelques grossièretés,  ou encore il s’imaginait baissant son pantalon et commençant à se masturber sans un mot devant elle, ce qui à n’en pas douter la contraindrait à la fuite. Mais tout cela ne restait que pensées, et la seule réplique dont il se sentait capable était d’acquiescer froidement puis de s’immerger dans n’importe page du Simenon.

   Manifestement, son oui glacial n’était pas assez dissuasif car voici maintenant qu’elle se répandait sur lui en une diarrhée verbale incontrôlable que rien ne semblait pouvoir freiner. Skip, non, on ne pouvait pas dire que c’était une mauvaise lessive. Mais, de loin, et même de très loin, elle préférait Ariel qui donnait les meilleurs résultats sur le blanc. Six longues semaines que sa machine se trouvait chez le réparateur – la courroie, si ce n’était pas vexant pour un appareil qui avait à peine plus d’un an. Ariel coûtait bien sûr plus cher que la plupart des autres marques, mais avec les lessives moins chères il restait presque toujours des traces, alors relaver le linge n’était pas une source d’économie.

   Elle avait parlé d’une traite, d’une voix lugubre devenant presque caverneuse et que plus rien à présent ne pouvait contenir. Désignant le renfoncement du mur où trois mégots se trouvaient agglutinés dans une coquille Saint Jacques, elle se faisait un devoir de lui expliquer que cette triste garniture avait été abandonnée là par la jeune fille qui avait quitté les lieux quelques instants seulement avant qu’il n’arrive. Des mégots goudronnés d’épais rouge à lèvres grenat, ainsi qu’il le constata distraitement.

En plus de cet affreux maquillage, la jeune fille avait les ongles vernis bleu outremer et le bustier très court qu’elle portait laissait voir que dans son nombril était enchâssé un rubis, une pierre voyante, et à l’évidence elle avait dû prendre de la drogue – mais comment s’étonner avec une police qui demeurait impuissante devant la délinquance, avec un maire qui tolérait la prostitution, les oisifs et les invertis ?

   Après tout, puisque les hommes avaient vidé les étagères, c’était sûrement parce que l’objet qu’ils cherchaient était d’un format qui les avait conduits à penser qu’il pouvait se cacher derrière les livres, et alors, si on acceptait ce principe, il ne faisait aucun doute qu’ils avaient tout mis par terre pour trouver le carnet jaune, dont les dimensions étaient très proches de celles d’un livre de poche. Et, paradoxalement, ce raisonnement ne tenait pas la route, car si on supposait qu’ils avaient connaissance du contenu du carnet jaune il apparaissait difficilement concevable qu’ils seul instant ils aient imaginé pouvoir le trouver de nuit dans un magasin sans surveillance. S’il avait été à leur place, dans leur position, il aurait même catégoriquement écarté cette probabilité.

Oui, poursuivait la vieille, il devenait urgent de prendre conscience que la dérive des mœurs était en train d’atteindre un point de non retour, et la pornographie s’affichait désormais partout, dans la plus scandaleuse impunité, alors qu’à une certaine époque encore elle n’était tolérée que dans les seuls lieux de dépravation. Mais les choses n’allaient pas longtemps. Ainsi. Elles ne le pouvaient pas.

   Ayant prononcé ces dernières paroles, elle ouvrit son sac à main noir et lui tendit une feuille de papier bleu pâle, soigneusement pliée en quatre et sentant fortement le camphre. Noir sur blanc, l’indubitable preuve de ce qu’elle avançait était écrite sur ce document. Et cette irréfutable évidence, elle voulait bien la lui dévoiler puisqu’elle sentait en lui un homme de raison. Un homme qui sans nul doute comprendrait, contrairement à la grande majorité des sots, contrairement aux sourds et aux aveugles qui refusaient de considérer les périls – et pour eux, hélas, elle doutait que pût exister une quelconque planche de salut.

   Oui, mais puisqu’ils avaient d’abord commencé par fouiller ses classeurs, ses chemises cartonnées, c’était à l’évidence parce qu’ils cherchaient un papier ou un document précis. Et alors, les pauvres imbéciles, tout ce qu’ils avaient pu trouver n’était rien d’autre qu’une litanie administratives sans le moindre intérêt – principalement des factures, celles qui devaient être payées dans le classeur bleu, et celles qui étaient déjà réglées dans le dossier gris. Et, il n’y a pas si longtemps, ce client qui était resté un long moment dans l’arrière salle, sans faire le moindre bruit, et qui ensuite était entré dans la réserve, par erreur ou par distraction avait-il dit en bredouillant tris mots d’excuses peu convaincants, ce client-là qui lui avait donné l’impression de choisir n’importe quels livres en piochant au hasard : était-ce déjà un de ses deux visiteurs venue effectuer un repérage des lieux ? Peut-être pas. C’était un homme qui avait un regard fuyant, mais le si peu de temps qu’il l’avait observé rien ne lui permettait objectivement d’affirmer qu’il avait quoi que ce soit d’antipathique ou de suspect.

   Le document, qu’il avait machinalement accepté, presque sans s’en rendre compte tant elle le brandissait avec insistance devant ses yeux, était orné dans le coin supérieur gauche d’une représentation de la sainte vierge flottant au dessus des nuages dans une grande aisance d’apesanteur. Il contenait l’essentiel de la prophétie de Garabandal, qui se trouvait être le prolongement exacte de celle de Fatima sans en avoir cependant la notoriété. Et cela se comprenait facilement. Garabandal, ce nom injustement méconnu, était celui d’un village perdu dans les hauteurs inhospitalières des montagnes cantabriques. Presque un hameau, un simple regroupement d’habitations sans confort, si isolé et si difficile  d’accès que l’église ne pouvait en faire un lieu de culte à même d’accueillir des visiteurs en masse, et, en somme, voilà pourquoi la prophétie restait si confidentielle, circulant de main en main par des moyens de fortune.

   A plusieurs reprises au début des années soixante, la vierge vêtue d’un manteau bleu ciel y était apparue à un groupe de très jeunes filles pauvres et chrétiennes. Dans un premier message, elle avait désigné une coupe qui se remplissait. Dans cette coupe, c’était bien sûr la colère divine qui menaçait de déborder et son avertissement était sans équivoque. Il fallait beaucoup prier. Rien d’autre ne pouvait empêcher la coupe de déborder. Dans un second message, malheureusement, elle avait exprimé son regret de constater que son avertissement était demeuré sans effets. La coupe était désormais plus que pleine, plus rien ne pourrait retenir le feu du ciel.

   Réflexion faite, il était tout de même incontestable que l’homme surpris dans la réserve avait quelque chose de louche. Une pièce si peu éclairée, une pièce où l’on apercevait à peine entré des cartons vides, des bidons de produits d’entretien – est-ce que cela ne sautait pas aux yeux qu’il s’agissait d’un local de service qui n’avait pas pour vocation de recevoir du public ? Il ne savait d’ailleurs pas combien de temps l’homme y était resté. S’il avait pris la peine d’aller voir, c’était parce qu’il s’étonnait de n’entendre aucun bruit dans l’arrière salle où le client avait d’abord passé un long moment. Le silence l’avait intrigué, réellement, car de son bureau il était impossible de ne pas entendre, même lorsque les gens se trouvaient au fond de la pièce et qu’ils feuilletaient les livres du bout des doigts. Or cette fois-là il n’avait rien perçu. Ni un souffle, ni un simple craquement du parquet – en somme, une discrétion qui l’avait incité à se lever après ce qui lui avait paru être une interminable hésitation.

Le feu implacable du ciel, oui, et ce serait alors une abomination sans précédent, la fin de toute chose en un instant seulement. Qui sait, une comète, un astre dévié de sa route, un bolide terrifiant.

 


Par Kranzler - Publié dans : Richard Collier
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