kranzler
- … Une cruche, marraine ?
- Ah oui, alors. Longtemps je vous l’ai caché par peur de vous froisser, mais là il faut bien que ça sorte. Plus cruche que vous, on meurt. Jamais vous ne vous observez ?
- Si, je l’avoue. Mais…
- Et jamais votre miroir ne vous a renvoyé le reflet d’une petite dinde ennuyeuse ? Une bécasse. Voilà ce que vous êtes. Une gourde en robe bleue. Un prince, un prince, vous n’avez que ce mot-là à la bouche. Mortellement ennuyeux, ce refrain.
- Mais c’est que je n’ai pas le rang pour me fiancer à autre chose.
- Ah l’imbuvable gourde ! Les princes, au plumard, c’est zéro. Que ce soit Charles, Albert, Harry ou William, ça ne sait rien faire. Ce qu’on s’emmerde ! De tout petits vermicelles ! D’insignifiantes virgules ! Moi, je vous dis : rien ne vaut l’anatomie triomphante d’un bon gros rugbyman.
- Je suis toute retournée par vos propos, marraine. Vous, une fée…
- Une fée, oui. Mais ce n’était pas mon premier choix d’orientation. Je voulais faire sorcière, figurez-vous, mais j’ai foiré l’oral. En beauté.
- Sorcière ?
- Evidemment. Il est foutrement plus divertissant de faire surgir des dragons que de faire pousser de la citrouille. Et cette ridicule baguette que je trimballe comme un bâton de majorette. Ah bon sang mais descendez de votre foutu nuage.
- Mais c’est que je le trouve bien joli, marraine.
- Admettons, mon enfant. Je ne veux pas me montrer trop sévère. Mais, là-haut sur votre enfoiré de nuage, avez-vous souvent pris votre pied ?
- Une fois, oui. Pour enlever une petite épine qui me faisait souffrir.
- Oh la vilaine écharde…. Oh le grand scoop. Mais c’est profondément désespérant. Je ne vois qu’une solution. Vous envoyer en stage.
- Où cela, marraine ? Et pour quel enseignement ?
- Quelque part, vous verrez. Et vous apprendrez les occupations de la nuit…
Décembre 1986. Température extérieure huit degrés en dessous de zéro.
Un local surchauffé quelque part dans le milieu d’un très long couloir au premier étage d’une administration berlinoise, arrondissement de Schöneberg. En quelque sorte, je suis face à mon destin. Ma carrière va se jouer ici, dans les minutes qui viennent. Je n’en suis que trop conscient. Comme on dit vulgairement, ça passe ou ça casse.
Je ne connais pas le latin, et je le déplore. Dans les pages roses du Larousse il
existe peut-être une citation sur l’absurdité de la Condition Humaine. Quelque chose qui commencerait par Ad Absurdum, mais je ne connais pas la suite. Cette citation, j’aimerais la réciter ici à
haute voix en m’imprégnant de sa signification ; cela habillerait sans doute cette triste pièce. Mon horizon en serait sans doute élargi, lui aussi.
Du monde extérieur, je n’aperçois que l’étroite vue que m’offre une fenêtre bouchée.
Des façades d’immeubles, des arbres nus sous le vent et la neige, les notes de musique du Marché de Noël de l’autre côté de la rue. Un orgue de barbarie qui joue Berliner Luft. Des odeurs de pain
d’épice tout chaud et de Pfefferkuchen ; on dirait qu’il va neiger, oui, je pense qu’il va neiger mais cela ne me console pas réellement. S’il neige, et si je m’en sors, j’irai marcher dans le
Tiergarten pour me remettre de ces émotions.
Ou peut être une citation sur la solitude. La chanson de Nicoletta ? Non, ça n’irait
manifestement pas puisque selon cette chanson la solitude n’existe pas. Je le sais, moi qu’elle existe. Je me sens aussi seul que Robert Neville dans Je suis une Légende. Oui, il y a de ça.
Neville entouré de vampires voulant son sang. Et moi aussi, acculé, enfermé, ne sachant que trop bien ce qu’on attend de moi. Pire encore : je ne suis pas un personnage de fiction. Les monstres !
Pourquoi ? Pourquoi moi ?
Penser à une petite musique légère, cela devrait m’aider. Françoise Hardy. J’écoute de
ma musique soûle à rouler par terre. Non, pas celle-là. Je suis privé de toute liberté de mouvement.
Des crachotements dans le haut parleur. Frau Überbrück est demandée à l’accueil. On
l’appelle deux fois. Au dessus de ma tête, dans ce lugubre dédale d’escaliers, une porte qui se ferme d’un claquement. Des bruits de pas. Peut-être ceux de la dame qu’on vient d’appeler. La porte
d’un ascenseur. J’aurais dû apporter un livre pour patienter. Je n’avais pas prévu cette attente. Puis le haut-parleur qui recommence à diffuser les Concerto Brandebourgeois. Pas réellement ce
que je préfère chez Bach. Mais, stricto sensu, c’est le cadet de mes soucis.
Je vais m’en sortir. Je n’ai pas le choix. Je vais réussir cette … mission, je ne vois
pas d’autre mot. Mais, ciel, j’ai si peu de temps. Ces bureaux qui ferment dans un quart d’heure. Ce délai que je ne peux dépasser.
Ad Absurdum ad Libitum, ça pourrait coller comme ébauche de citation. Enfin moi ça
m’irait. Me concentrer. Me dire qu’un jour j’ai vu pire. Plus absurde. Me dire que je m’en suis sorti. Me repasser le scénario pour tuer le temps.
Plus absurde ? Oui, il y a un an. Lorsque j’habitais encore Nantes. C’était pas mal
non plus. Mais je n’ai pas flanché. Je revois la scène. Midi trente. Je suis rentré déjeuner à la maison. Il fait très froid aussi ce jour-là. Un début d’hiver très précoce. J’habite un
appartement au sixième étage, exposé plein sud. Les rayons du soleil sont bas et tapent directement, cela explique que j’enlève mon pull, mon blouson.
Ce qui va me perdre, ce jour-là, et réellement m’angoisser, c’est un détail idiot. Une
envie de manger quelque chose de précis le soir au dessert. Du riz au lait maison, avec des petits raisins de Corinthe et de la fleur d’oranger. J’ai le temps, en un peu plus d’une heure ? Oui,
je décide que je l’ai. Et c’est parti ! La casserole sur la plaque électrique. Deux litres de lait. Du bon sucre roux. Et, comme je pense à plusieurs choses en même temps, je réalise que j’ai
omis de regarder si j’avais du courrier dans la boîte, en bas.
A l’époque, je suis un grand jeune homme avec des mouvements un peu désordonnés. Des
gestes d’une grande amplitude, beaucoup d’énergie, pas toujours la cervelle en position marche. En tout cas, l’interrupteur n’est pas dans la bonne position ce jour-là.
Magnifique de désinvolture écervelée, je m’élance donc vers l’ascenseur dans une
chemise noire que je porte ce jour-là avec une cravate en soie gris perle. Et zou ! Ça, c’est de la précipitation, de la belle bêtise, parce qu’une fois arrivé en bas, je m’aperçois que j’ai
laissé les clés en haut, à l’intérieur, et je me sens nu comme un ver parce que maintenant la porte de l’appartement s’est refermée. Mais tout va s’arranger, je me dis. Il faut que tout
s’arrange, puisque j’ai mon riz au lait sur le feu.
Je sonne chez la voisine du dessous, une veuve remariée à un veuf, charmante,
distinguée, et qui me considère comme un garçon bien sous tous rapports – la pauvre, si elle savait, si elle se doutait, si elle avait ne serait-ce qu’une vague idée. Et je lui raconte. Je lui
dis qu’il faudrait juste que je passe un coup de fil, pour récupérer les clés de secours. Je ne veux surtout pas appeler un serrurier en urgence, je sais par expérience combien ça coûte, je me
suis promis et juré que plus jamais je ne laisserai quatre cents balles à un type qui ouvre une porte en trente secondes. J’ai des principes – et accessoirement, j’ai déjà dépassé mon découvert
autorisé.
C’est une femme très concrète, très pragmatique, qui comprend immédiatement dans
quelle merde je suis. Bien sûr, que je peux donner tous les coups de fil que je souhaite. Mais je suis un voisin si agréable et si calme – on croit rêver – que, pour moi, elle veut faire encore
plus. Ayant compris que je suis en chemise, car c’est une femme intelligente et très fine, elle me tend un blouson de son fils, car dehors il gèle. Elle s’excuse même qu’il ne soit pas à ma
taille et m’oblige à accepter un billet de 50 francs, au cas où par exemple je me trouverais dans l’obligation de prendre un taxi. Ça va d’ailleurs être le cas.
Et je téléphone au propriétaire, qui m’a récemment demandé le double des clés car il
prévoit de faire repeindre les volets. Et il me donne l’adresse du peintre, à l’autre de bout de la ville. Et j’y cours, pour me rendre compte une fois sur place que la peintre a déménagé, à un
autre bout de la ville, très loin, et jà aussi j’y cours, je pense à mon riz au lait, je suis archi serré dans le petit blouson, il fait froid, je préviens au travail que je serai à la bourre, et
est-ce que l’appartement va brûler ?
Non, pas d’incendie. Mais pas de riz au lait non plus. La casserole, calcinée. De la
fumée noire partout, une odeur de cramé qui mettra des jours à se dissiper. J’ai eu très chaud. J’ai un peu failli mettre le feu à l’immeuble.
Retour à Berlin. Cette situation-là aussi, je vais m’en sortir. Il faut. Je suis
toujours dans ma triste petite pièce. Il y a 10 jours que je viens de commencer à travailler. Dans la restauration. J’ai trouvé le job en cherchant. J’ai trouvé un appart en cherchant. J’ai un
permis de séjour tout frais. J’ai passé les obstacles de toutes les formalités. Sauf une, qu’il me reste à finaliser.
L’administration dans laquelle je me trouve est le laboratoire d’arrondissement qui
est le seul et l’unique habilité à me délivrer la « Carte Rouge », indispensable à toutes les personnes travaillant dans ce secteur professionnel. Aucun autre établissement ne peut me fournir ce
document. Le laboratoire va fermer dans dix minutes. Sans carte rouge, je ne peux pas continuer à travailler. La situation est cruciale, critique.
La visite médicale, outre un examen général assez approfondi, comporte une radio des
poumons et deux prélèvements effectués à une semaine d’intervalle. Le premier s’est très bien passé. J’ai donné ce qu’on voulait de moi sans difficulté, et j’ai déposé la substance en question
dans un petit tube en plastique, sans me salir les doigts, à l’aide de la petite cuiller qui sert également de bouchon. Pour ce deuxième prélèvement, je ne peux pas. Impossible. Je souffre d’un
grave et très inhabituel problème de blocage. Il y a une heure que je suis enfermé dans les toilettes, incapable de donner ce que l’on attend de moi. Les minutes passent, je sens que je ne vais
pas pouvoir conserver mon emploi. J’angoisse en entendant les secrétaires quitter une à une leur bureau. Ah, Facile pour elles d'aller en courant joyeusment vers le congé de Noël qui approche !
Plus que cinq minutes. L’heure de la fermeture, imminente. Je suis seul dans une immense nef. Toujours rien. Mon avenir professionnel me semble très compromis. J’en pleurerais. Ceci est
réellement, réellement très absurde. Je pense même que je vais être reconduit à la frontière.
Mais non, car soudain, trente secondes avant le temps qui m’est imparti, alors que
j’avais renoncé à tout espoir, voici que retentit une douce musique libératrice –un hymne très suave. In extremis, j’ai sauvé ma situation. Cette journée est (presque) la plus belle de ma
vie.
Cher petit,
Comme tu le sais vraisemblablement, je repense souvent à toi. Enfin, là où tu es, je ne sais pas si on sait ces choses-là – alors admettons, pourquoi pas.
Tu te rappelles ? Autant à la fois, je n’en avais encore jamais vu avant ce jour-là car je n’étais encore jamais entré dans un magasin d’animaux. Je pense me souvenir que vous étiez environ une quarantaine, mal réveillés, lovés les uns contre les autres, un bel écheveau tiède, paisible. Il y en avait des gris, des beiges et des blancs, et alors que j’avais a priori dans l’idée qu’il ne serait pas simple de choisir, il y en a un qui tout se suite a attiré mon attention : un souriceau mâle à dominante marron glacé avec au niveau du bassin une large bande blanche qui me faisait penser à une petite culotte ravissante et bien dessinée. Quelques euros pour toi, quelques dizaines d’autres pour ta cage et ta première nourriture, je suis sorti du magasin fier comme un paon. C’était officiel : à trente ans passés j’avais un fiancé. Et pas n’importe lequel. Mon chat, lui, n’avait jamais pu complètement prétendre au titre.
Le brave a tout de suite compris que tu étais un rongeur différent des autres. Car, avant toi, il en avait connu des souris, des pauvres petites qu’il m’apportait délicatement le matin, toutes ratatinées, en cadeau sur l’oreiller. Je vous revois tous les deux, toi te dandinant fièrement dans ta maison à barreaux, nullement intimidé par lui qui t’observait fasciné. Il me donnait souvent l’impression d’avoir sa petite télévision personnelle et, franchement, avec son air de ne pas comprendre pourquoi tu n’avais pas peur, il me faisait un peu pitié.
Aujourd’hui, je ne sais toujours pas ce que tu as pu penser du nom que je t’avais donné. Tallulah, en hommage à Tallulah Bankhead, une actrice peu farouche. La veille de ton arrivée, j’avais lu quelques détails amusants sur sa carrière de croqueuses d’hommes. Tallulah, en tout cas cela sonnait bien, et cela t’allait parfaitement lorsque tu inspectais ton territoire, dodelinant de ta curieuse petite culotte blanche. Il me manque parfois la nuit, le bruit de la petite roue à l’intérieur de laquelle tu tournais sans cesse. Jusqu’au jour où, bêtement, tu es mort. Sans que j’en sois très étonné, puisque le vétérinaire avait été très clair. Techniquement, il m’avait affirmé pourvoir enlever sans problème la vilaine boule qui te poussait sur le ventre, mais c’était le dosage de l’anesthésique qui l’inquiétait. Alors voilà, tu t’es réveillé et juste après tu m’as quitté pour toujours.
Quelques semaines plus tard, parce que la cage vide me semblait désolante, je t’ai remplacé par deux nouvelles. Deux petites qui se sont révélées être stupides, et en plus ces garces mordaient de leurs affreuses petites dents. J’avoue avoir caressé l’idée de les voir finir en tomates farcies, mais je n’ai pas mis ce projet à exécution car ces idiotes ont attrapé des puces, après quoi une accidentelle surdose d’insecticide leur a été fatale. Je ne les ai jamais pleurées, elle, contrairement à toi…
Ton chat et moi nous t’embrassons.
K.
Mes humeurs calmées, je ramasse sommairement les plus gros morceaux de chairs tout en prenant soin de ne pas tacher ma chemise Armani que je porte aujourd’hui les manches remontées, avec une élégante désinvolture. Je me suis finalement moins amusé que je l’imaginais, trouvant cette décapitation somme toute trop rapide et dépourvue de difficulté, et les membres aussi me semblent s’être détachés du tronc sans résistance réellement intéressante, comme s’ils été prédécoupés ; Bob avait sans doute voulu me prévenir en me disant tu verras, Ophélie Winter est une fille facile.
Un peu de sang de cette truie a giclé sur mon front, m’obligeant à un
désincrustage complet du visage, auquel je procède cette fois en choisissant l’exfoliant Face Scrub de chez Clinique pour ne pas tomber dans la monotonie. Bien sûr ne pas oublier qu’un simple
massage serait insensé s’il n’était pas complété d’un rinçage complet, et de même personne n’ignore que la crème donne un meilleur résultat lorsqu’on la laisse pénétrer deux minutes, ce qui me
laisse le temps d’aller ouvrir une bouteille de Moët et Chandon à la cuisine, où j’en profite pour saluer très familièrement Arielle Dombasle qui attend depuis deux jours sur la planche à
découper, en faisant preuve d’une certaine discipline puisqu’elle a reçu deux torgnoles, et j’éprouve une certaine satisfaction de voir que ses poignets sont rouges à cause des menottes, rouges
comme son visage où s’écarquillent deux yeux terrorisés dont le maquillage a atrocement coulé, on dirait qu’elle me supplie en remuant des cils, des paupières, je ne vous comprends pas, lui
dis-je en articulant, il y a du sparadrap sur votre bouche – et par pitié, je vous en prie, essayez d’avoir une attitude positive.
M’étant ensuite très longuement masturbé sous la douche ( plus d’une heure, en
fait ) je consens à revenir lui tenir compagnie, décidé à faire des choses avec elle. Pressentant que nous aurons vraisemblablement besoin de la totalité du plan de travail, j’écarte le compotier
dans lequel j’avais placé avec goût, pour elle, un pot-pourri à base de fruits exotiques et de morceaux de jeunes chanteuses – il y en a plusieurs, toutes rencontrées plus ou moins en larmes
après avoir été sorties d’un prime désastreux, leurs tronçons sont placés avec discernement, dans une subtile communion de couleurs évoquant les plus naïves publicités de Bénetton, on ne pourra
ainsi me reprocher aucune discrimination, aucune haine particulière puisque j’ai ratissé large, même si au fond de moi je sais bien que ma composition multiculturelle manque un peu de
chinoise.
Finalement, cette troisième cocaïne de ce matin était peut-être de trop ; je me
fais à moi-même cette remarque en constatant l’agitation qui semble perturber mon esprit, alors qu’au réveil mes pensées étaient clairement structurées. Brusquement paralysé par une monstrueuse
indécision, je me sens incapable de déterminer de quelle façon m’amuser avec Arielle. De cela elle ne perçoit évidemment rien car c’est avec la plus parfaite maîtrise de mes émotions que je
m’adresse à elle. Arielle, lui dis-je, il faudra cligner des yeux une fois si vous savez que j’ai pas l’intention de vous baiser mais seulement celle de vous découper, et DEUX fois si vous
l’ignorez.
J’avoue ne me soucier ni de sa réponse, ni de ses gigotements car il m’apparaît
à présent que je vais vraisemblablement abandonner le projet initial j’avais d’enduire de beurre de cacahuètes l’intégralité de son corps. Non, pas ce genre de barbouillage. Continuer à
l’affamer, comme je l’avais prévu ? Je n’ai plus la tête à cela non plus. Affaiblie elle me serait d’une médiocre utilité, j’en suis à peu près certain. En quelque sorte je la désire
participative, oui, c’est cela, participative, et me voici donc, animé d’une débauche créative, à califourchon sur elle, un entonnoir à la main dans le but de la gaver d’une purée de tofu et
d’amandes pilées – mets dont elle raffole, ai-je lu un jour dans Gala.
Je sens que cela va être intéressant, et l’idée supplémentaire me vient que je
pourrais ou la farcir de quelque chose ou l’accommoder en soufflé – un soufflé très léger, aérien et sucré, flambé au Grand Marnier à l’ultime seconde. Elle ne doute de rien et avale ma
préparation goulûment, avec une avidité compréhensible, mais je lui interdis de me remercier en la menaçant de deux autres torgnoles, ce qui ferait un total de quatre si je sais bien
compter.
Je m’amuse assez bien avec elle, beaucoup plus en tout cas qu’avec mon invitée de l’autre semaine, une actrice qui a beaucoup gueulé, elle, et s’est considérablement débattue, ne me laissant pas
d’autre choix que de résoudre son cas d’une simple pression sur la détente de mon pistolet d’abattoir, une cruelle frustration tant je pensais pouvoir faire mieux. Je me revois jetant d’un geste
las la plupart de ses morceaux au large de la baie de Tanger, toujours très fâché contre elle et me méprisant d’avoir poussé le perfectionnisme jusqu’à réaliser d’elle un dessert amicalement
baptisé « Flan Dernier Métro ».
Et soudain, au moment même ou mon indécision m’abandonne, me voici dérangé par
un intempestif gargouillis. La cuve. Je dois aller vérifier la cuve, dans la buanderie, cuve dans laquelle j’ai récemment accompli des exploits. Bien que ceux-ci remontent à il y a seulement deux
jours l’odeur qui se dégage à présent de la pièce est purement insoutenable, à tel point que je manque de vomir. Telle une flasque méduse, la perruque à présent un peu décolérée surnage parmi les
câpres, presque indécente. La marinade a non seulement tourné mais se trouve en plus dans un état de fermentation avancée des plus répugnants, comme si, en soi, il n’était pas déjà assez
désespérant d’avoir dû hausser la voix pour convaincre Marc-Olivier d’entrer dans la préparation sans un mot et, surtout, sans extravagance aucune. Bien qu’il m’ait donné beaucoup de fil à
retordre je ne suis pas sans lui trouver à présent une intrigante humilité. Pour tout dire, il me semble même dorénavant très différent de l’arrogant pou syphilitique que j’ai dû bousculer un
peu, pour qu’il obtempère.
En comparaison, Arielle me semble s’être montrée fort peu dérangeante. Toujours
étendue devant moi, telle une saucisse consentante, elle m’inspire une soudaine mansuétude qui ne se renouvellera pas. Ses bonnes manières méritent d’être récompensées. Je sens qu’il n’y aura pas
de soufflé, de toute façon je ne me sentais pas réellement inspiré. Il semble que je sois à son égard dans de bonnes dispositions. Une quatrième puis un cinquième ligne ne parvenant pas à me
faire changer d’avis, je choisis donc de la laisser partir telle quelle, un peu cabossée. Dans un état de parfaite hallucination je l’entends à peine pousser des cris dans la rue, parlant de je
ne sais quel fou sadique auquel elle vient d’échapper par une ruse.
Je retourne ensuite sous la douche, donnant au passage un coup de pied
négligeant dans un autre morceau d’Ophélie qui traînait. Dans une sorte d’Ennui Suprême je me refuse à décrocher le téléphone et filtre les appels, dont ceux d’une amie qui présente les journaux
télévisés le week-end sur une grande chaîne privée et s’ennuie depuis qu’elle se trouve séparée de son compagnon, un acteur. Elle désire savoir si le dîner auquel je l’ai invitée ce soir tient
toujours. Je le suppose. Qui sauve un homme sauve le monde, je le sais bien, mais je ne désire pas pour autant renier ma nature profonde, dont seule une faiblesse passagère vient de
m’écarter.
,
- Deux bars, vraiment ?
- Oui, et je peux vous dire qu’ils étaient beaux. Dans les trente centimètres. Au moins.
- Et il vous a pris cher ?
- Je lui ai payé exactement ce que j’aurais payé chez le poissonnier pour la même chose. Vingt francs le kilo.
- Oui, c’est le prix. Mais, conserver ce poisson sur la plage, vous avez fait comment ?
- Et bien, justement, je ne savais pas comment faire. Vous pensez. Avec cette chaleur. Alors lui, très aimablement, il m’a proposé de passer le déposer à la maison. Et en rentrant vers les sept heures, pour regarder les informations régionales, j’ai trouvé le poisson sur la terrasse, dans un seau d’eau, vidé et écaillé. Et vous savez quoi, il avait même apporté le thym et le laurier.
- C’est gentil. On n’en a pas toujours forcément sous la main. Mais lui, oui. Vous avez vu le jardin de ses parents ?
- Une beauté. Son père fait pousser des fleurs qu’on se demande d’où il les connaît. Et des arbres. Vous avez vu celui avec les grappes jaunes ?
- Oui, il m’a dit le nom mais forcément j’ai oublié. Attendez, ça me revient, je crois que ça ressemble à cystite.
- En Méditerranée aussi ?
- Non, seulement ici. Sur tout le littoral atlantique. Elles sont des millions. Ils l’ont dit à la télévision. Vous n’avez pas vu les images ?
- Non, j’attends le réparateur. Mais je les ai bien vues, les coccinelles. Et les arbres tout rouges. Remarquez, s’il me dit que le poste est fichu je ne serai pas tellement étonnée. Mais quatre mille francs à sortir pour un poste en couleur, c’est une somme.
- Comme vous dites. Dans un sens, ce serait justifié s’il y avait toujours de beaux films. Niagara, par exemple. Je l’ai vu à sa sortie lorsque j’étais fiancée. Et ils l’ont repassé au mois de mai. En noir et blanc, c’est plus fade.
- Avec Marilyn Monroe ?
- Oui. Celle-là.
- Jackie Kennedy était plus distinguée, je trouve. Tout en étant très belle. Alors, franchement, je me demande pourquoi il lui courrait après. Enfin, ils lui ont réglé son compte. Et à elle aussi, en passant.
- Je croyais que c’étaient les barbituriques ?
- Remarquez, Jackie Kennedy n’est pas un ange non plus. A peine veuve, remariée en un rien de temps.
- C’est le monde moderne. Le divorce, la pilule, et j’en passe. Et les colorants : j’ai lu que c’est mauvais pour la santé et qu’il y en a partout. Et vos locataires, au fait ?
- Et bien, figurez-vous, cette année, ils m’ont demandé si j’avais la télévision en couleur. A Paris, presque tout le monde l’a. Des gens gentils, en tout cas. Et qui viennent depuis dix ans. L’année prochaine, je ne sais pas. La mère à l’air de trouver ça moyen, le monokini. Elle dit que c’est choquant pour ses deux adolescentes qui sont un peu boudinées.
- Hi hi, elle n’a pas tort. Elles le sont. Mais au fait, la mer monte ou elle descend ?
- Alors là, je ne sais pas. Deux jours que je ne suis pas venue et je n’ai pas regardé le calendrier des marées.
- Vous venez moins souvent ?
- C’est l’âge qui arrive. Les descendre, ces cent marches, ça va. Mais dans l’autre sens je peine. Cela dit, pour la marée, il faut regarder la balise. Selon l’inclinaison, elle indique le sens de la marée. Mais ce soir, je ne sais toujours pas ce que je vais faire à manger. Une ratatouille, pourquoi pas ?
Une plage.
Pas immense. Peut-être cent mètres de long. Environ cent mètres aussi la distance
entre le pied de la falaise et le bord de l’eau lorsque, par gros coefficient de marée, la mer se retire très loin.
Du sable sec, lorsque la mer remonte très haut, il n’en reste pas beaucoup. Une
frange de quelques mètres. On voit les gens progressivement reculer au fur et à mesure de la montée des flots. Rétrécissement de l’espace. Les serviettes se rapprochent les unes des autres. Les
parasols aussi. On commence à se sentir un peu à l’étroit.
Pas tant que ça, dans le fond. C’est une plage un peu planquée, invisible de la
route. Une plage où l’on n’est jamais serré. Ou alors, lorsque cela arrive, c’est parce que les vagues montent très haut. Avec la pelle, il faut construire des remparts de sable. Des remparts qui
atteignent rarement plus d’un mètre de haut. Ils n’ont pas le temps. Ils s’écroulent. Il faut recommencer.
C’est le Sud Bretagne. C’est la rive nord de l’estuaire de la Loire. La bouche est
tellement large à cet endroit que d’une pointe à l’autre elle doit faire dans les vingt kilomètres. Au loin un phare qui s’appelle le Grand Charpentier. Sur la droite, le sémaphore de Chémoulin.
Droit devant à environ cinquante kilomètres, Noirmoutier – qu’on devine, par très beau temps. Juste un centimètre au dessus de l'eau. Un simple trait.
Une plage d’habitués. Des familles qui viennent là en vacances depuis longtemps,
certaines depuis dix ans, certaines depuis le double. Des visages connus mais pas collants. Entre le milieu et la fin des années 70. Des parisiens, de gens du nord, et mes copains de Manosque les
Bouillot qui passent tout l’été chez leur grand-mère bretonne.
La sieste en plein soleil, parce que j’ai nagé jusqu'à l'écoeurement. Entre le bruit
des vagues qui viennent mourir sur le bord, les conversations. Elles ne sont pas gênantes, ici. Et les jours de vent, le sable non plus n’est pas embêtant parce que c’est une plage un peu
encaissée, protégée par la falaise. Ce sont surtout les dames qu’on entend parler. De tout et de rien.
- Le jeune homme qui fait de la pêche sous-marine, il n’est pas là aujourd’hui
?
- On dirait que non. En tout cas on ne voit pas son zodiac.
- Et bien, c’est dommage. Ce beau poisson qu’il rapporte. On peut être sûr qu’il est frais.
- Comme vous dîtes. Et pas besoin de vérifier. Du poisson qui sort de l’eau. Moi je lui en ai pris hier. Il était un peu surpris parce qu’il pêche pour son plaisir, pas pour vendre. Deux bars. Je les ai faits au four, avec des champignons – un régal.
- Il viendra aujourd’hui, vous croyez ?
- Ca, on ne peut pas savoir. Il va là où le courant est bon, et ce n’est pas forcément le même endroit deux jours de suite. on ne peut jamais savoir.
- Malgré toutes ces histoires qu’elle fait, on est obligé de dire qu’elle est
belle.
- Je suis d’accord avec vous. Tenez, je serais bien incapable de dire si elle est toujours avec Richard Burton.
- Il y a un film avec elle cette semaine à la télévision ?
- Oui, c’est pour ça qu’elle est en couverture de télé 7 jours. Cléopâtre.
- Un beau film, je l’ai vu. Mais, dîtes donc, elle a une cicatrice sur la gorge ? Je n’avais encore jamais remarqué.
- La typhoïde. J’ai lu ça quelque part.
- La typhoïde ? Les actrices, il leur arrive toujours quelque chose. Elles doivent faire ça pour leur publicité. Je préfère Grace Kelly. Elle est plus distinguée.
- Et bien il y aussi un film avec elle. Mardi, je crois. Celui avec Cary Grant. Voilà : La Main au Collet.
- Celui-là, j’ai beau faire, je le confonds toujours avec Gary Cooper. Mais je les
aime bien tous les deux, alors ce n’est pas bien grave.
- C’est Match, que vous lisez ?
- Oui. La Caroline de Monaco commence à faire parler d’elle. Elle fréquente.
- A propos, le grand garçon qui dort là-bas, avec le maillot de bain bleu foncé, c’est le petit Kranzler ?
- Oui. Un vrai jeune homme maintenant. Dire qu’on l’a connu tout petit.
- En quelle classe il peut être, à présent ? En troisième ? Et quelle jolie couleur de bronzage.
- C’est facile, quand on a la plage en bas de chez soi. Ici, ils se baignent dès le mois de mai. Pensez si ça leur fait de l’avance. Chaque année quand j’arrive c’est pareil : je suis blanche blanche blanche et lui, déjà tout cuivré. Oui, en troisième je pense.
- Il a déjà une connaissance, sûrement.
- Oui, sûrement.
- En tout cas, cette année, il fait une chaleur terrible. Ils disent que ça va être la canicule.
- Tu l’as trouvée bonne, l’eau, chéri ?
- Parfaite. Juste un peu fraîche. Tu regardes quoi, derrière tes lunettes de soleil ?
- Les gens. Je regarde les gens et je trouve qu’il y en a moins que les autres années.
- C’est la crise, que veux-tu. Un mois de location, ça devient de plus en plus difficile. Tiens, nous, s’il n’y avait pas la maison de ta mère, je ne sais pas si on pourrait.
- Alors ma mère, finalement, elle n’a donc pas que des défauts.
- Tu crois que c’est utile de remettre ça sur le tapis ? Et ça va te servir à quoi, ce tartinage ? Tu ne trouves pas que tu fais déjà assez sardine à l’huile comme ça ?
- C’est mon droit, te ferais-je remarquer. Ma crème solaire et moi, on te dit zut. Et
d’ailleurs pousse-toi un peu. Tu me caches le soleil.
- Ca ne changera pas grand-chose. Tu repartiras comme tu es arrivée. Blanche. Et là, je trouve que tu es … luisante.
Dix huit heures. Avant de rentrer je sais que j’ai encore le temps de nager
longuement. Je sais aussi que vais bien dormir. M’endormir en une seconde. Demain matin, comme les autres jours, je viendrai faire ici ma première promenade vers huit heures. Pour saluer la mer.
Regarder de quelle couleur elle est. Comme tous les matins en cette saison elle sera couverte de goélands. Je descendrai le grand escalier aussi doucement que je peux. Mais rien n’y fera. En
m’apercevant, ils s’envoleront en une seule fois, d’une façon synchronisée, laissant le sable incrusté des empreintes de leur pattes, qui forment une pluie de milliers d’étoiles.
La nuit, lorsqu'ils visitent mon demi sommeil, je ne peux les identifier qu'au toucher. Socrate (à gauche) a le
poil légèrement rugueux, moins soyeux en tout cas que celui du grand chat gris. Bon, là, sérieusement, je sais qu'il faut je me mette au travail, alors je vais me le gueuler très fort aux
oreilles et tent pis si je m'explose les tympans : au boulot, Kranzler. Ah oui, le titre est l'arbre à papillons car c'est justement dans un arbre à papillons que j'ai trouvé le petit chat noir.
J'aime bien les disgressions, hein ?
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