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kranzler

Samedi 22 août 2009


Par où commencer ?
Je demeure incapable de réponse devant cette question tant il me semble vital d’ordonner mes pensées pour être cru, tant je suis habité par la nécessité de faire un récit précis des circonstances exceptionnelles dans lesquelles je me trouve. Une autre chose que j’ignore est le nom qu’il convient de donner à la mésaventure dont je fais les frais. Envoûtement ? Ensorcellement ? Je suis ouvert à toutes les hypothèses. Oui, toutes, et je n’exclus donc pas d’être la première victime d’êtres sournois venus de la bordure extérieure de la Galaxie dans le dessein d’asservir l’Humanité, et m’ayant choisi, moi, comme premier sujet d’une diabolique expérience – un honneur dont je me passerais volontiers.
A l’évidence, ceci n’est donc pas un commentaire mais bel et bien un appel au secours. Oui, vous avez bien lu. Je le répète toutefois en espérant être entendu : A l’Aide ! Vous êtes mon seul espoir !
Mais à quoi bon m’épuiser en vain ? Fantaisiste, hurluberlu, voilà ce qu’on dira sans nul doute. Peu m’importe, puisque mon seul souci est d’être délivré. En vérité, je donnerais tout pour retrouver l’existence paisible qui jusqu’à hier encore était la mienne. Oui, tout était encore banal et agréable hier. Comme souvent, j’observais avec délice l’animation matinale du Petit Socco, installé à mon poste d’observation habituel à la terrasse du Café Tingis, et ce faisant j’achevais en parallèle une énième relecture de mon ouvrage à paraître intitulé « le Dictionnaire des Connes ». Images paisibles de gens affairés, de petits tricycles rouges livrant des bouteilles de gaz et crachant fort la fumée tant dans ce quartier de la ville le relief est marqué.
Tout allait bien, oui. Je venais même de trouver le point de départ permettant d’écrire ce commentaire sur Liz Taylor auquel je pensais depuis longtemps et que jusqu’alors j’ignorais de quelle façon commencer. Je regardais la vitrine du magasin de prêt-à-porter Volubilis, où Liz était entrée un beau jour pour choisir la tenue qu’elle envisageait de porter pour être présentée à Hassan II. Je l’imaginais précisément choisissant une robe de mousseline jaune, fluide mais peu décolletée, élégante mais sobre. Oui, une robe discrète, comme il sied pour une actrice alcoolique voulant faire bonne figure lors de sa présentation officielle à un monarque. Ou alors, était-ce plutôt une robe bleu pâle ? Non, jaune, c’était comme si je l’avais sous les yeux.
Ordinaire aussi tout le reste de la journée. Chiens et chats gambadaient dans l’appartement, savourant le plaisir d’être au sec lorsqu’il pleut dehors. Quel nom trouver à ma tortue ? Je ne le savais toujours pas mais elle paraissait peu préoccupée de sa condition de chélonien anonyme. Tant qu’il y a de la salade, semblait-elle penser. Elle croquait à belles dents et, dans le champ voisin, j’entendais aussi l’âne habituel braire de toutes ses forces – un fameux gaillard qui n’a d’autre intérêt que s’accoupler avec toutes les femelles, y compris celles non consentantes déjà maintes fois engrossées. Il avait aussi peu de succès que les jours précédents, à en juger par l’extrême contrariété de sa voix, et je pensais en moi-même mon vieux, il n’est d’ébats gratifiants que mutuellement consentis – un consentement qui, ensuite, n’empêche pas la plus parfaite sauvagerie ; ce n’est pas incompatible.
L’espace d’une seconde, toutefois, quelque chose m’a semblé étrange et troublant. Ce n’est pas grand-chose, une seconde, mais j’ai tout de même senti un frisson d’effroi me parcourir le dos lorsque Edouard, mon têtard, s’est approché de l’angle gauche de l’aquarium où depuis maintenant trois semaines nous avons lui et moi l’habitude de nous observer à raison de deux tête-à-tête quotidiens.
Qu’était-ce, ce quelque chose ? C’était, dans le regard d’Edouard, un éclair de furtive malignité, une lueur de perverse défiance comme s’il voulait me faire froidement comprendre l’intention qu’il avait de me nuire. Mais il faut des périls plus grands pour m’impressionner. Et quelle menace, d’ailleurs ? Avais-je bien vu ? Pouvais-je me prétendre capable d’interpréter la complexité d’un regard de larve ? Pourquoi qualifier hâtivement de colère une émotion qui n’était peut-être que rancune ? Oui, rancune, je pouvais le concevoir. Edouard en effet m’apparaissait comme l’unique survivant d’une colonie décimée par ma négligence. Mauvaise qualité de l’eau ou pitance inadaptée. Je ne pouvais que mériter ses reproches, et la honte me paralysait lorsque je repensais à ses frères et sœurs flottant sans vie, gonflés comme des cornemuses.
Oui, l’espace d’une seconde j’avais prêté à mon fragile compagnon des sentiments bien excessifs dont sans nul doute il était incapable. Cette grimace sur sa bouche, ce pouvait être l’inconfort dû à un épisode passager d’intense constipation, elle-même provoquée par une alimentation mal équilibrée, ou par je ne sais quelle autre contrariété. Difficulté à supporter sa séquestration ? Admettons. Je ne connaissais pas les mots susceptibles de lui faire comprendre qu’il venait d’une mare aujourd’hui asséchée, et que son actuel sort était donc enviable puisque sans mon intervention il aurait succombé à la déshydratation avant d’être ensuite anéanti par les rayons brûlants de l’astre du jour.
Ou alors, dernière hypothèse, c’étaient les hormones qui travaillaient cette brave petite chose. Une précoce puberté. L’impatience d’une créature frétillante mais encore imparfaite. Son impérieux besoin d’arriver à maturité pour pouvoir ensuite se livrer dans le plus total désordre à des occupations d’homme : enter dans un café, aller aux putes, boire de la bière, roter et rouler en moto, et peut-être même tout cela en même temps pour parvenir à une encore plus grande excitation. Tout un programme, mais comment pouvais-je l’aider dans ce désir d’émancipation ?
Vers deux heures du matin, cédant à la particularité que j’ai la nuit de me lever pour déguster des desserts que je confectionne avec un certain talent dans la journée, je l’ai de nouveau observé, prenant évidemment soin de mâcher silencieusement pour ne pas le réveiller, m’approchant de l’aquarium en évitant autant que possible secousses et vibrations. Et oui, j’avoue avoir pris un peu d’embonpoint durant l’automne, une conséquence de mon somnambulisme. Je pèse maintenant mes quatre-vingt-dix kilos et si je suis désormais assez fier de mon cul je n’en oublie pas pour autant qu’il m’incombe de faire preuve d’une modération de mouvement envers les créatures de petite dimension dont Edouard fait partie. Ah, ce surprenant dessert. Cette onctueuse macération de cerises enrobées de fromage de chèvre frais non salé. Et comme il était agréable de constater que mon minuscule compagnon dormait paisiblement – je n’ose dire à poings fermés puisque ses pattes avant sont encore peu formées. Dans la lueur des étoiles il semblait redevenu bon et doux. Inoffensif et désarmé, pensais-je même avec tendresse, ignorant que je commettais là une grave erreur d’appréciation.
Mon imprudente, mon incorrigible naïveté ! Et quelle complète désolation. Je sens bien que c’est à partir d’ici, dans les lignes qui viennent, qu’on va cesser de croire à mon récit et me soupçonner d’incurable délire. Il me semble déjà entendre les quolibets, les railleries. Mais qui puis-je et dois-je m’arrêter à ces détails ? Est-ce ma faute si la réalité que je dois dénoncer est à ce point incroyable ?
J’ignore encore comment une telle horreur est possible mais je sais qu’elle existe et cette certitude me suffit en même temps qu’elle m’arme d’un courage qui sûrement m’aidera à supporter incompréhension et moqueries. Des mots simples me semblent les plus appropriés pour dire les choses et les rendre crédibles. Ce matin à mon réveil, lui c’était moi, et moi, c’était lui.
Comment une telle chose se peut-elle ? Je présume, sans en connaître l’origine, qu’un étrange phénomène d’échange d’enveloppes corporelles s’est produit. Depuis quelques heures je me trouve dans son corps et dans son aquarium. Muni d’embryons de pattes dont je maîtrise mal les mouvements, je ne possède plus que mon esprit et ma conscience, et lui bien sûr m’a dépossédé de mon apparence. Une parfaite réplique de ce que j’étais hier. Un mètre quatre-vingt douze. L’effrayant géant ! Et l’imposteur fait comme il était chez lui.
Moi qui autrefois avais si peu la faculté d’être scandalisé je suis stupéfait par ses manières. Qu’on me comprenne. Cette réaction est légitime et je peine à décrire le spectacle pénible dont je suis demeuré l’impuissant spectateur toute la matinée. Pourtant, il faut bien. L’occasion ne se représentera sans doute pas. Le voilà vautré sur mon lit, fatigué de ses excès, et je ne peux que profiter de ce moment pour témoigner.
Il m’a tout pris, tout volé, à commencer par mes vêtements qu’il semble même avoir choisi avec un grand discernement. L’une de mes plus belles chemises Kenzo, que je réjouissais de pouvoir bientôt reporter puisque l’été approche. Des chaussures Azzaro bicolores dont le prix effarant n’a d’égal que la solidité. Un pantalon en lin, une matière bien agréable. Un a un il a fumé douze de mes meilleurs cigares tout en s’aspergeant de Jules de Christian Dior, et cela précisément me reste en travers de la gorge.
Que dire du reste ? Du Whisky bu sans modération ? De ses yeux inquiétants lorsqu’il s’est approché de moi, me méprisant de ne pas même avoir à la maison au moins UNE caisse de champagne décent puis, l’instant suivant, me qualifiant de gamète, d’ovule, et j’ignore ce que j’ai trouvé le plus blessant, ou la cruauté du terme ou la dureté du ton, ou encore la cendre de tabac froid qu’il a laissé tomber sur moi.
Mes animaux semblent n’être pas conscients de l’imposture. Mon double les a nourris à profusion pour n’être pas dérangé, et je comprends bien son besoin de tranquillité. Ah, les odieux sites pornographiques sur lesquels il a surfé ! L’usage immodéré qu’il a fait de ma carte bancaire, faisant venir par la Lufthansa une prostituée de Berlin qui facture cher et ne voyage qu’en première classe ! Si je parviens à conserver mon calme, c’est parce que je connais le projet qu’il a de voyager. Je l’ai entendu réserver d’autres vols sur d’autres compagnies, et je sais aussi qu’il a réservé une escorte à Los Angeles.
Faudra-t-il qu’on paie une rançon pour que je sorte de là ? J’ose espérer que non. Je ne connais en effet qu’une personne qui serait heureuse d’effectuer à mon profit cette transaction libératoire. Je veux parler d’un homme beau et riche dont j’ai été l’amant autrefois et je sais être encore dans son carnet d’adresse et son cœur. Mais ces souvenirs de Jaguar sont pour moi plats et sans saveur. Il aurait dû me garder à l’époque où mes sentiments étaient encore chauds, et non pas épouser cette femme blonde assez belle qui s’ennuyait un peu et était encore en âge de procréer – tout cela pour divorcer après deux enfants, l’idiot.
Mon double dort sur mon lit. Il ne me fera peut-être pas plus de mal qu’il n’en a déjà fait et qui sait après tout si cet échange n’est pas que provisoire. J’ose l’espérer sans commette l’erreur de trop y croire. Je m’occupe comme je peux. Je pense au livre que je vais prochainement débuter, un ouvrage pratique dont je viens de trouver le titre : « Comment Echapper à un Millionnaire ». Etrange que ce sujet n’ait jamais été traité. Oui, un livre donnant des conseils fort simples pour éviter ces ennuis et ces complications auxquels chacun(e) de nous peut se trouver exposé un jour.
Pour conclure sur une note optimiste, je réponds par anticipation à vos interrogations s’il vous importe plutôt de savoir comment plaire à un millionnaire. C’est très simple. Ne faîtes rien. Soyez vous-même
Par où commencer ?

Je demeure incapable de réponse devant cette question tant il me semble vital d’ordonner mes pensées pour être cru, tant je suis habité par la nécessité de faire un récit précis des circonstances exceptionnelles dans lesquelles je me trouve. Une autre chose que j’ignore est le nom qu’il convient de donner à la mésaventure dont je fais les frais. Envoûtement ? Ensorcellement ? Je suis ouvert à toutes les hypothèses. Oui, toutes, et je n’exclus donc pas d’être la première victime d’êtres sournois venus de la bordure extérieure de la Galaxie dans le dessein d’asservir l’Humanité, et m’ayant choisi, moi, comme premier sujet d’une diabolique expérience – un honneur dont je me passerais volontiers.

A l’évidence, ceci n’est donc pas un commentaire mais bel et bien un appel au secours. Oui, vous avez bien lu. Je le répète toutefois en espérant être entendu : A l’Aide ! Vous êtes mon seul espoir !

Mais à quoi bon m’épuiser en vain ? Fantaisiste, hurluberlu, voilà ce qu’on dira sans nul doute. Peu m’importe, puisque mon seul souci est d’être délivré. En vérité, je donnerais tout pour retrouver l’existence paisible qui jusqu’à hier encore était la mienne. Oui, tout était encore banal et agréable hier. Comme souvent, j’observais avec délice l’animation matinale du Petit Socco, installé à mon poste d’observation habituel à la terrasse du Café Tingis, et ce faisant j’achevais en parallèle une énième relecture de mon ouvrage à paraître intitulé « le Dictionnaire des Connes ». Images paisibles de gens affairés, de petits tricycles rouges livrant des bouteilles de gaz et crachant fort la fumée tant dans ce quartier de la ville le relief est marqué.

Tout allait bien, oui. Je venais même de trouver le point de départ permettant d’écrire ce commentaire sur Liz Taylor auquel je pensais depuis longtemps et que jusqu’alors j’ignorais de quelle façon commencer. Je regardais la vitrine du magasin de prêt-à-porter Volubilis, où Liz était entrée un beau jour pour choisir la tenue qu’elle envisageait de porter pour être présentée à Hassan II. Je l’imaginais précisément choisissant une robe de mousseline jaune, fluide mais peu décolletée, élégante mais sobre. Oui, une robe discrète, comme il sied pour une actrice alcoolique voulant faire bonne figure lors de sa présentation officielle à un monarque. Ou alors, était-ce plutôt une robe bleu pâle ? Non, jaune, c’était comme si je l’avais sous les yeux.

Ordinaire aussi tout le reste de la journée. Chiens et chats gambadaient dans l’appartement, savourant le plaisir d’être au sec lorsqu’il pleut dehors. Quel nom trouver à ma tortue ? Je ne le savais toujours pas mais elle paraissait peu préoccupée de sa condition de chélonien anonyme. Tant qu’il y a de la salade, semblait-elle penser. Elle croquait à belles dents et, dans le champ voisin, j’entendais aussi l’âne habituel braire de toutes ses forces – un fameux gaillard qui n’a d’autre intérêt que s’accoupler avec toutes les femelles, y compris celles non consentantes déjà maintes fois engrossées. Il avait aussi peu de succès que les jours précédents, à en juger par l’extrême contrariété de sa voix, et je pensais en moi-même mon vieux, il n’est d’ébats gratifiants que mutuellement consentis – un consentement qui, ensuite, n’empêche pas la plus parfaite sauvagerie ; ce n’est pas incompatible.

L’espace d’une seconde, toutefois, quelque chose m’a semblé étrange et troublant. Ce n’est pas grand-chose, une seconde, mais j’ai tout de même senti un frisson d’effroi me parcourir le dos lorsque Edouard, mon têtard, s’est approché de l’angle gauche de l’aquarium où depuis maintenant trois semaines nous avons lui et moi l’habitude de nous observer à raison de deux tête-à-tête quotidiens.

Qu’était-ce, ce quelque chose ? C’était, dans le regard d’Edouard, un éclair de furtive malignité, une lueur de perverse défiance comme s’il voulait me faire froidement comprendre l’intention qu’il avait de me nuire. Mais il faut des périls plus grands pour m’impressionner. Et quelle menace, d’ailleurs ? Avais-je bien vu ? Pouvais-je me prétendre capable d’interpréter la complexité d’un regard de larve ? Pourquoi qualifier hâtivement de colère une émotion qui n’était peut-être que rancune ? Oui, rancune, je pouvais le concevoir. Edouard en effet m’apparaissait comme l’unique survivant d’une colonie décimée par ma négligence. Mauvaise qualité de l’eau ou pitance inadaptée. Je ne pouvais que mériter ses reproches, et la honte me paralysait lorsque je repensais à ses frères et sœurs flottant sans vie, gonflés comme des cornemuses.

Oui, l’espace d’une seconde j’avais prêté à mon fragile compagnon des sentiments bien excessifs dont sans nul doute il était incapable. Cette grimace sur sa bouche, ce pouvait être l’inconfort dû à un épisode passager d’intense constipation, elle-même provoquée par une alimentation mal équilibrée, ou par je ne sais quelle autre contrariété. Difficulté à supporter sa séquestration ? Admettons. Je ne connaissais pas les mots susceptibles de lui faire comprendre qu’il venait d’une mare aujourd’hui asséchée, et que son actuel sort était donc enviable puisque sans mon intervention il aurait succombé à la déshydratation avant d’être ensuite anéanti par les rayons brûlants de l’astre du jour.

Ou alors, dernière hypothèse, c’étaient les hormones qui travaillaient cette brave petite chose. Une précoce puberté. L’impatience d’une créature frétillante mais encore imparfaite. Son impérieux besoin d’arriver à maturité pour pouvoir ensuite se livrer dans le plus total désordre à des occupations d’homme : enter dans un café, aller aux putes, boire de la bière, roter et rouler en moto, et peut-être même tout cela en même temps pour parvenir à une encore plus grande excitation. Tout un programme, mais comment pouvais-je l’aider dans ce désir d’émancipation ?

Vers deux heures du matin, cédant à la particularité que j’ai la nuit de me lever pour déguster des desserts que je confectionne avec un certain talent dans la journée, je l’ai de nouveau observé, prenant évidemment soin de mâcher silencieusement pour ne pas le réveiller, m’approchant de l’aquarium en évitant autant que possible secousses et vibrations. Et oui, j’avoue avoir pris un peu d’embonpoint durant l’automne, une conséquence de mon somnambulisme. Je pèse maintenant mes quatre-vingt-dix kilos et si je suis désormais assez fier de mon cul je n’en oublie pas pour autant qu’il m’incombe de faire preuve d’une modération de mouvement envers les créatures de petite dimension dont Edouard fait partie. Ah, ce surprenant dessert. Cette onctueuse macération de cerises enrobées de fromage de chèvre frais non salé. Et comme il était agréable de constater que mon minuscule compagnon dormait paisiblement – je n’ose dire à poings fermés puisque ses pattes avant sont encore peu formées. Dans la lueur des étoiles il semblait redevenu bon et doux. Inoffensif et désarmé, pensais-je même avec tendresse, ignorant que je commettais là une grave erreur d’appréciation.

Mon imprudente, mon incorrigible naïveté ! Et quelle complète désolation. Je sens bien que c’est à partir d’ici, dans les lignes qui viennent, qu’on va cesser de croire à mon récit et me soupçonner d’incurable délire. Il me semble déjà entendre les quolibets, les railleries. Mais qui puis-je et dois-je m’arrêter à ces détails ? Est-ce ma faute si la réalité que je dois dénoncer est à ce point incroyable ?

J’ignore encore comment une telle horreur est possible mais je sais qu’elle existe et cette certitude me suffit en même temps qu’elle m’arme d’un courage qui sûrement m’aidera à supporter incompréhension et moqueries. Des mots simples me semblent les plus appropriés pour dire les choses et les rendre crédibles. Ce matin à mon réveil, lui c’était moi, et moi, c’était lui.

Comment une telle chose se peut-elle ? Je présume, sans en connaître l’origine, qu’un étrange phénomène d’échange d’enveloppes corporelles s’est produit. Depuis quelques heures je me trouve dans son corps et dans son aquarium. Muni d’embryons de pattes dont je maîtrise mal les mouvements, je ne possède plus que mon esprit et ma conscience, et lui bien sûr m’a dépossédé de mon apparence. Une parfaite réplique de ce que j’étais hier. Un mètre quatre-vingt douze. L’effrayant géant ! Et l’imposteur fait comme il était chez lui.

Moi qui autrefois avais si peu la faculté d’être scandalisé je suis stupéfait par ses manières. Qu’on me comprenne. Cette réaction est légitime et je peine à décrire le spectacle pénible dont je suis demeuré l’impuissant spectateur toute la matinée. Pourtant, il faut bien. L’occasion ne se représentera sans doute pas. Le voilà vautré sur mon lit, fatigué de ses excès, et je ne peux que profiter de ce moment pour témoigner.

Il m’a tout pris, tout volé, à commencer par mes vêtements qu’il semble même avoir choisi avec un grand discernement. L’une de mes plus belles chemises Kenzo, que je réjouissais de pouvoir bientôt reporter puisque l’été approche. Des chaussures Azzaro bicolores dont le prix effarant n’a d’égal que la solidité. Un pantalon en lin, une matière bien agréable. Un a un il a fumé douze de mes meilleurs cigares tout en s’aspergeant de Jules de Christian Dior, et cela précisément me reste en travers de la gorge.

Que dire du reste ? Du Whisky bu sans modération ? De ses yeux inquiétants lorsqu’il s’est approché de moi, me méprisant de ne pas même avoir à la maison au moins UNE caisse de champagne décent puis, l’instant suivant, me qualifiant de gamète, d’ovule, et j’ignore ce que j’ai trouvé le plus blessant, ou la cruauté du terme ou la dureté du ton, ou encore la cendre de tabac froid qu’il a laissé tomber sur moi.

Mes animaux semblent n’être pas conscients de l’imposture. Mon double les a nourris à profusion pour n’être pas dérangé, et je comprends bien son besoin de tranquillité. Ah, les odieux sites pornographiques sur lesquels il a surfé ! L’usage immodéré qu’il a fait de ma carte bancaire, faisant venir par la Lufthansa une prostituée de Berlin qui facture cher et ne voyage qu’en première classe ! Si je parviens à conserver mon calme, c’est parce que je connais le projet qu’il a de voyager. Je l’ai entendu réserver d’autres vols sur d’autres compagnies, et je sais aussi qu’il a réservé une escorte à Los Angeles.

Faudra-t-il qu’on paie une rançon pour que je sorte de là ? J’ose espérer que non. Je ne connais en effet qu’une personne qui serait heureuse d’effectuer à mon profit cette transaction libératoire. Je veux parler d’un homme beau et riche dont j’ai été l’amant autrefois et je sais être encore dans son carnet d’adresse et son cœur. Mais ces souvenirs de Jaguar sont pour moi plats et sans saveur. Il aurait dû me garder à l’époque où mes sentiments étaient encore chauds, et non pas épouser cette femme blonde assez belle qui s’ennuyait un peu et était encore en âge de procréer – tout cela pour divorcer après deux enfants, l’idiot.

Mon double dort sur mon lit. Il ne me fera peut-être pas plus de mal qu’il n’en a déjà fait et qui sait après tout si cet échange n’est pas que provisoire. J’ose l’espérer sans commette l’erreur de trop y croire. Je m’occupe comme je peux. Je pense au livre que je vais prochainement débuter, un ouvrage pratique dont je viens de trouver le titre : « Comment Echapper à un Millionnaire ». Etrange que ce sujet n’ait jamais été traité. Oui, un livre donnant des conseils fort simples pour éviter ces ennuis et ces complications auxquels chacun(e) de nous peut se trouver exposé un jour.

Pour conclure sur une note optimiste, je réponds par anticipation à vos interrogations s’il vous importe plutôt de savoir comment plaire à un millionnaire. C’est très simple. Ne faîtes rien. Soyez vous-même
Par Kranzler - Publié dans : fatras
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Jeudi 20 août 2009



Une question que je me pose : et si, finalement, les blogs n'avaient fait que se substituer aux urinoirs et remplacer les murs des pissotières gratuites d'autrefois ?
Par Kranzler - Publié dans : fatras
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Mercredi 19 août 2009


Elle ? Je ne crois pas avoir jamais éprouvé l’envie irrésistible de la gifler, sans doute parce qu’il est difficile pour un pacifiste de s’improviser belliqueux. Elle me prenait mon chauffeur, je ne pouvais pas l’ignorer. Mais, dès le début, n’avais-je pas accepté que ma place de passager dans sa vie à lui ne soit que provisoire. Une seule fois je crois l’avoir détestée, un après-midi en ville, et encore à peine plus que l’espace de quelques secondes : regardant machinalement vers la chaussée, je venais d’apercevoir la longue voiture noire qui glissait dans un souffle, et c’était désormais elle, la passagère. Ce jour-là, oui, il n’est pas impossible que j’aie éprouvé l’envie soudaine de cracher par terre. Cela m’aurait peut-être soulagé, mais je ne sais pas m’abandonner dans les lieux publics. Et à quoi bon, d’ailleurs ? N’était-elle pas un peu ridicule, assise à ma place, fière et pourtant – si elle avait pu se regarder dans une glace – avec à peu près autant d'allure qu’une bavaroise chevauchant son tracteur.

 

Non, stupidement je n’arrivais pas à la détester. Elle me faisait un peu pitié, même, car je savais bien quelle réflexion pointue et des calculs savants avaient conduit à sa sélection. Et, parmi les choses dont elle n’avait pas connaissance, il y avait qu’en semaine, pendant qu’elle travaillait dans son obscur laboratoire parisien, je reprenais la place qui me revenait de droit, à raison de deux nuits par semaine , histoire de ne pas céder trop vite la totalité de mon territoire. Si j’avais encore du goût à dormir dans le même lit qu’avant ? Plus vraiment. Les cheveux peroxydés sur l’oreiller n’étaient pas ma tasse de thé. Je leur trouvais, pour tout dire, une apparence jaune pisseux qui, secrètement, m’amusait car plus rien de cette affaire ne méritait de sentiment.

 

Un matin, le dernier de mars en 1989, je me rappelle m’être extirpé du lit vers les trois heures, m’être habillé sans dire un mot, avoir lassé mes chaussures en regardant une dernière fois les tentures flasques et le grand lustre de Murano qui devait peser son demi quintal et m’apparaissait soudain comme ce qu’il était : un objet pesant et merdique. Un autre matin, c’était un an plus tard et dans un autre pays, j’ai ressenti l’évidence physique que tout cela appartenait au passé. Lui ? Je l’ai croisé par hasard un jour que je me trouvais de passage à Nantes. Il était le père comblé de deux adorables petites filles blondes dont il avait la garde les fins de semaine. Le divorce était sur le point d’être prononcé car, selon ses propres mots, le mariage s’était soldé par un épouvantable grabuge. Je n’ai pas souhaité connaître les détails. Lorsqu’il a suggéré de nous revoir, de tout recommencer, je suis parti d’un immense éclat de rire et j’ai marché plus d’une heure en ville, très sereinement. Plus rien ne faisait mal.

Par Kranzler - Publié dans : fatras - Communauté : La non-communauté
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Lundi 17 août 2009

 



J'ai toujours su – puisqu’il ne m’a jamais rien caché – qu’il finirait par rencontrer une occasion et, seulement aujourd’hui, avec le recul, je peux parler de ces soirs où il ne me téléphonait pas. Loin d’être amusant, tout cela. Il arrivait que je sorte, la nuit, n’importe où et dans n’importe quel but, puis que je rentre au bout de deux heures, espérant être surpris à mon retour par le voyant lumineux du répondeur – un appareil monstrueux quand j’y repense.

 

Un dimanche soir, alors que je rentrais d’un week-end passé chez mes parents, il m’informa en toute franchise qu’il venait d’arriver à ses fins. Il l’avait rencontrée la veille, après avoir longtemps prospecté, et estimait qu’il était de son devoir de m’informer qu’à dater de ce jour elle était devenue sa priorité. Que je me mette à sa place : le temps pressait et d’après ce qu’il avait pu juger elle possédait tous les critères que lui-même avait fixés comme indispensables à une relation amoureuse.

 

Que pouvais-je, contre autant d’atouts ? Pour commencer, elle était encore assez jeune et en âge de procréer – un domaine où je me voyais mal la concurrencer, soyons honnête. Son physique ? Agréable sans être remarquable ; pas de défauts et en même temps rien d’époustouflant. ; ce qui – a priori – semblait le rassurer puisqu’une beauté supérieure aurait sans doute fait perdre la tête à d’autres hommes, et, pensait-il, ce n’était pas un mince avantage cette question d’éventuelles rivalités qui paraissait ne pas devoir se poser. Enfin, elle avait également une situation, un métier scientifique pour lequel elle se passionnait et donc on pouvait logiquement penser qu’elle n’avait rien d’une femme intéressée. (à suivre)

Par Kranzler - Publié dans : fatras
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Samedi 15 août 2009

Pour ses amis, j’étais un de ses amis. Parfois, lorsqu’il avait envie que les choses sonnent vrai, il leur expliquait que nous avions sympathisé un matin très tôt en faisant notre footing autour du Parc de Procé . Lui dans un sens, moi dans un autre, jusqu’au jour où nous avions décidé de faires foulées communes. Douze kilomètres deux fois par semaines.

 

Personne ne lui posait de questions. Lorsqu’il y avait dîner chez lui, personne, au moment de partir, ne semblait s’étonner que moi je ne parte pas. Et qu’il ait quarante et un ans et moi vingt-six ne choquait pas.

 

La voisine qui habitait le duplex au dessus de son appartement avait probablement compris. Je me rappelle l’avoir croisée un soir que j’arrivais vers les vingt et une heures. Une grande bourgeoise divorcée et provisoirement ruinée, dans le genre Stéphane Audran ; elle descendait les poubelles, impeccable, peut-être un peu trop plâtrée, vêtue d’un grand machin en soie rose qui descendait très bas. J’ai bien aimé son sourire un peu trop élégant mais néanmoins amical, sa façon de me parler de rien et de tout sur un ton neutre et naturel. J’ai pensé, peut-être en la surestimant, qu’elle avait le tact de me faire comprendre que nos petites affaires ne la regardaient pas.

 

C’était toujours lui qui m’appelait. Qui me disait quel soir venir. Cela l’ennuyait, nos petites affaires, parce qu’avant moi il n’avait connu que des femmes et estimait qu’il était à présent urgent pour lui d’avoir de la descendance. Cela lui pesait parce qu’il tenait à moi sans ignorer qu’il avait tardé à faire le grand mariage  auquel il était destiné, lui, le plus beau célibataire en ville. J’ai du être un poids pour lui certains jour. Une sorte d’énorme imprévu.

 

Pour quelqu’un de son milieu, il était remarquablement simple. Lorsqu’il m’appelait à la librairie pour me dire qu’il passerait me chercher à l’heure de la fermeture, il me disait souvent qu’il m’attendrait dans la ferraille, et que c’était à moi de la trouver. Ce qui signifiait que, dans ce fouillis de petites rues serrées, il m’appartenait de trouver à quel emplacement au juste il était parvenu à garer la Jaguar. En cas de force majeure, il utilisait la Mercedes noire qui elle n’avait pas de surnom. Le bigorneau, plus manoeuvrable, était le sobriquet de la Fiat 500 où mes genoux touchaient mon menton. Mais ce que je préférais avant tout, c’était aller chez lui en marchant : cela me semblait plus anonyme, plus adapté à mon mode de déplacement. (à suivre)

Par Kranzler - Publié dans : fatras - Communauté : La non-communauté
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Samedi 15 août 2009



Un beau mariage? Comme si c’était important, ma chère. Evidemment, vous sortez d’un couvent où on vous a bourré le mou. Toute fraîche que vous êtes, vous vous accrochez encore à ces pitreries qu’on vous a inculquées. Un mari, vous n’ignorez pas qu’on vous en a déjà trouvé un. Mais, tel que je connais ce vieux flétri, il ne faudra pas trop compter sur lui pour vous faire grimper aux rideaux. Non, pour les rideaux il faudra choisir plus vigoureux et savoir vous comporter comme la pire des chaudasses, tout en prenant bien soin, en public, de ne pas vous départir de cet air un peu nouille qui vous rendra longtemps insoupçonnable. Alors, puisque votre thé est bu, je vais à présent nous préparer deux bons petits joints, histoire de nous déchirer un peu, après quoi je me propose de vous expliquer cette affaire de rideaux…

Par Kranzler - Publié dans : fatras
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Jeudi 13 août 2009




Entre deux sommeils, j’ouvre les yeux aussi péniblement et aussi inconfortablement que je peux. Les paupières bétonnées, je me demande s’il s’agit là d’un rêve, d’une sorte de cauchemar très banal, ou bien au contraire de la réalité la plus dégueulasse qu’il m’ait été donné de vivre. Il faut que je me réveille. Il faut voir.

Une poignée de secondes lourdes passent, assez pour me permettre de réaliser que j’ai la langue pâteuse et que je suis on ne peut plus éveillé. Je n’invente rien. Ce que je vois existe bel et bien, et quitte à me répéter gravement, je ne peux pas faire autrement que confirmer que ce qui m’entoure est d’un réel parfaitement dégueulasse. Certes, je pourrais dire écoeurant, dans un registre moins ordurier, mais ça me ferait profondément chier d’être correct en de pareilles circonstances ; il est des situations dans lesquelles je m’assois sciemment sur mon excellente éducation, et de toute façon j’aime bien la sonorité du mot dégueulasse. Alors va pour dégueulasse, et même va pour archi-dégueulasse. Je suis assez clair ou il faut rajouter de la couleur pour faire vrai ?

A priori, le décor dans lequel je me trouve n’est pas de ceux qu’on associe ordinairement à une situation d’intense merde noire. Et pourtant, c’en est une : une belle, une incommensurable merde noire – du moins, d’après mes critères à moi. Mais si quelqu’un veut me dire que je parle d’une chose d’une gravité toute relative, je suis ouvert à la remarque. Il paraît qu’il y a une échelle du glauque. Ah bon ?

Au dessus de moi, une fois ouverts mes putains d’yeux qui collent, je me reconnecte avec ce que le réel m’offre comme beautés à contempler. Nous sommes le 20 septembre 2008 et il est une heure du matin à la louche. Je distingue un ciel nocturne de début d’automne plus ou moins éclaboussé d’étoiles et éclairé par une demi-lune d’un joli brun roux orangé. La teinte est même très proche d’une belle crème brûlée. Les reflets sur la Méditerranée sont mi-argentés, mi cuivrés : caramel, en quelque sorte. Deux immenses cheminées rouges signalent que je suis à bord du Marrakech Express – le car-ferry marocain qui me ramène de Tanger à Sète, et dans lequel je possède une cabine de première classe. Snobisme ? Que dalle. Je bouffe au self-service de seconde classe, avec les marocains, histoire de ne pas passer une plombe à table à m’emmerder à entendre les conneries des touristes français qui récitent le Guide du routard par cœur, comme s’ils faisaient partie d’une secte, et reviennent de ce pays en s’extasiant de façon très audible d’avoir vu « vu vingt villes extraordinaires et rencontré des gens tous authentiques, absolument merveilleux. » Mes couilles. Tout, sauf ça. Je ne sais pas écouter les sornettes. Je n’ai jamais su. Mais bon, c’est un gros problème chez moi : j’aime bien parler des choses telles que je les vois, et je me garde de lire l’étiquette collée dessus. De la bouse estampillée crème fraîche, a priori je sais encore faire la différence. J’ai cette chance. Et dieu sait si pourtant j’aime la bouse. La vraie. Vous ne comprenez pas ? C’est normal. En France, il y a des années qu’on ne parle pas des choses, mais de ce que qu’il est convenu d’en dire.

La putain de cabine première classe, je n’y dors pas. Vers onze heures du soir, je suis allé ostensiblement rendre mes clés à l’accueil pour bien signifier qu’ils peuvent se la garder et se la carrer où je pense, leur cabine tout confort ; moi d’ordinaire si aimable avec le personnel hôtelier dont j’ai autrefois fait partie, j’ai insulté la réception, essentiellement composée d’abrutis sourds-muets, et je n’ai pas épargné non plus le gros porc nazi qui sert de commandant ; je pense donc que ces abrutis d’arriérés ont clairement compris mon intention de foutre la zone la plus totale à bord du bateau en guise de protestation. J’ai tiré quatre belles salves de chevrotine verbale. Qu’on ne me fasse plus jamais chier avec des histoires de cultures qu’il faut savoir appréhender, avec des dogmes de tolérance obligatoire et de différences qu’il faut savoir accepter : je parle de faits, et rien que de faits constatés, avérés et subits. Et c’est ça qui me fout grave la gerbe. Et je m’en fous si on me taxe, si on me soupçonne et même si on m’accuse de racisme larvé, primaire, basique, caractérisé, ou que sais-je : je n’essaierai même pas de répliquer. Les étiquettes qu’on peut me coller ne m’intéressent pas. Il y a longtemps que je suis renseigné sur la connerie ambiante. Ça aussi c’est assez clair pour définir mon humeur ou je dois en rajouter ?
Si je voulais faire dans le registre « culture des peuples », mon ouverture d’esprit me commanderait de dire que les pays du Maghreb apprécient peu les chiens pour des raisons religieuses. Et, partant de ce constat, il m’appartiendrait alors d’accepter platement le sort qu’on leur réserve sur ce bateau. Mais non. Mon cul. Je ne veux pas. A trois reprises, le personnel de bord est venu m’intimer l’ordre d’installer mes animaux dans les chenils crasseux situés sur le pont supérieur. Je les connais, ces prisons, car j’ai déjà voyagé à bord de ce rafiot – en ayant la chance de pouvoir avoir mes petits avec moi en cabine. Mais, ramadan oblige, j’ai cette fois été fusillé du regard dès mon arrivée à bord. Une arrivée fort peu discrète, je le concède : trois chiennes en laisses, deux chats en cage et une tortue lovée contre un des deux greffiers. Deux des chiennes sont des petites marocaines de quelques mois que je rapporte en France après les avoir sauvées du tabassage qui était leur lot quotidien. Tabassage par des enfants, soit dit en passant, mais je suppose que j’ai pas le droit de critiquer.

Que je conduise mes animaux au chenil ? Quand j’ai compris que cette fois je ne gagnerais pas, j’ai exigé de faire prévenir le commandant de bord que s’il persistait dans son intention je voyagerais moi-même en chenil, par solidarité avec mes compagnons. Et c’est exactement pour cette raison que je dors sur le pont supérieur du Marrakech Express, sur des couvertures qui adoucissent le contact rugueux de la ferraille. Les box grillagés d’à peine un mètre carré sont rouillés, jonchés des souillures des animaux précédemment séquestrés, et si le sol est d’un noir si lamentable c’est parce qu’il est couvert des résidus de combustions des deux cheminées sous lesquelles nous nous trouvons. Le bruit des moteurs est bien sûr assourdissant.

Ma Fauvette, 18 ans, supporte bravement l’incarcération puisque je suis couché à côté d’elle. Elle soupire d’emmerdement, rien de plus, et semble se dire que c’est déjà bien que je sois couché à côté d’elle même si nous somme séparés par le grillage. Les deux autres petites chiennes sont folles, aphones à force d’aboyer. Et si elles aboient c’est bien sûr parce que des essaims beuglants de gamins marocains débiles viennent les agacer et crier à leurs oreilles. Je pourrais faire une description bien plus précise des conditions de détention de mes petits, mais je ne peux pas. Au dessus de mes forces. La colère m’empêche et me prive de mes moyens. Il y a des mosquées en France pour les arabes et sur un bateau marocain mes chiens sont enfermés dans un cachot abject ? Mes couilles, je dis. J’ai réellement très envie d’être abominablement grossier. Ordurier, même. De m’asseoir sur le putain de ramadan de ces enfoirés qui font voyager mes petits dans la merde, la rouille et sous la pluie. Je veux les choquer au plus grave point. Une méthode raisonnable pour ce faire me semble la suivante : boire du vin rouge au goulot, au nez et à la barbe des geôliers – ce qui assurément fera tache en période de ramadan. Très utile, les duty-free shop à bord. J’achète trois bouteilles, histoire de prévoir large. Je sais qu’en deux jours de traversée je ne les boirais pas toutes, mais je veux être vu. Je tiens à avoir le maximum de visibilité scandaleuse et je m’offre double dose à chaque fois que le commandant montre sa tronche de poire piquée qui lui sert de sale gueule. Ma consolation, au petit matin, sera d’entendre un jeune homme me demander pourquoi je dors avec mes chiens. Ayant entendu mes explications, il me répondra : z’êtes un guerrier, m’sieur. Je prends acte. Guerrier à bord du Marrakech Express. Ça ne va pas en rester là.

(réédition d´un texte écrit il y a un an, sous le coup de la colère)
Par Kranzler - Publié dans : Mode d'emploi et informations - Communauté : La non-communauté
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Mercredi 12 août 2009


- On peut dire que tu en tenais une belle hier soir.

 

- Oui, on peut. J’ai des côtés mi-ange, mi-démon, et je viens de foutre l’ange dans le placard.

 

- Ce n’est pas moi qui te blâmerai. Les anges ne servent strictement à rien.

 

- Oui, mais le matin ils ont rarement la gueule de bois. C’est quand même un aspect positif, vois-tu.

Par Kranzler - Publié dans : fatras
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Mardi 11 août 2009


C’est une scène dont je n’ai oublié aucun détail. A laquelle je peux repenser froidement, sans basculer. Presque en souriant, parce que c’est fini, parce que ça ne fait plus mal. Je vais l’exposer avec autant d’exactitude et de détachement que je peux. Pour voir ce que ça me fait, et ensuite, promis, une autre fois j’enchaînerai sur n’importe quoi d’autre – et ce sera plus swing.

La mi-octobre il y a six ans. Un jeudi soir vers vingt heures. Une des premières belles journées de l’automne : grise, mais d’un beau gris très classe. Il fait encore assez doux et, paradoxalement, on sent déjà une cer-taine fraîcheur. Rive nord de l’estuaire de la Loire. La plage où ont été tournées les Vacances de Monsieur Hulot – mes parents étaient jeunes mariés à l’époque, moi je trouve juste que c’est un film légèrement chiant. C’est là que j’ai grandi. Je marche sur le chemin des douaniers, un sentier qui longe la côte sous une végétation de chênes verts inclinés dans le sens des vents dominants.

Depuis quelques temps, je me suis rapproché de mon père. Je lui tiens compagnie, je dors dans ma chambre de gamin histoire qu’il soit moins seul. Il ne s’en sort pas trop mal pour un veuf de six mois. Sauf que dans une maison il ne sait pas faire grand-chose. L’aide ménagère et moi, nous lui enseignons les bases indispensables. A commencer par le fonction-nement de la cafetière électrique – qui, entre parenthèses, on se tue à lui répéter, ne s’appelle pas une bouillotte. Il a 81 ans, un esprit qui assure en-core même si par moments je sens bien qu’il est ailleurs, dans une sphère sans nom. Ses horaires, je les connais bien. C’est un homme d’habitudes qui dîne en regardant le journal de vingt heures, et plus tard dans la soi-rée il lit le canard enchaîné.

Lorsque j’entre dans la salle à manger, la première chose que je vois c’est Davis Pujadas qui parle dans le vide. Personne en face de lui. La table est dressée. Ça vient juste d’arriver. Allongé sur le carrelage, il semble en paix. Un côté est paralysé. Sa bouche est tordue. Ses yeux sont dans le flou, alors qu’en temps ordinaire il a un regard qui flingue – et dont j’ai hérité, au passage. Je me penche vers lui. Il m’explique à voix basse, comme si nous ne devions pas être entendus, que la chaise s’est déplacée de deux mètres au moment où il voulait s’asseoir. Elle l’a fait exprès, in-tentionnellement. Une chaise animée, donc. Ou hantée, c’est une autre variante possible. Accuser une chaise de fourberie, les dernières paroles qu’il prononcera chez lui.

La nuit même, à l’hôpital, il s’enfonce dans un coma qui va durer huit jours. L’IRM montre qu’il a fait un accident vasculaire cérébral. Un cail-lot qui, en se résorbant un peu trop vite, a provoqué une sorte d’effet rupture de barrage. Les séquelles psychiques ne pourront être qu’irréversibles. S’il se réveille, bien entendu, ce dont les médecins sem-blent lourdement douter.

Par orgueil, néanmoins, alors qu’on nous l’annonçait comme perdu, il va revenir dans le monde des vivants pour longue visite de quatre ans. Il ouvre les yeux neuf jours après être tombé. Dévasté mais souriant. C’est quoi, des séquelles psychiques, et ça s’évalue comment ? Je m’assieds à côté de lui au bord du lit. J’ai trouvé dans les mots croisés de Michel La-clos une définition redoutable que j’ai l’intention de tester sur lui. Je la lui soumets. C’est une définition en trois mots. Pince ou prince. Du tac au tac, sans la moindre hésitation, comme s’il s’agissait d’une pure évidence il me répond avec un sens intact de la répartie : monseigneur. Et juste après il me demande qui je suis. La question qui flingue.

Les quatre ans qui ont suivis, je n’ai pas assuré une prune. Il était dans une maison médicalisée où il recevait tous les soins nécessaires. Moi, je pouvais vraiment pas. Trois visites par an, grand maximum. Et encore, j’étais obligé de me rétamer un peu avant d’y aller, plus une autre petite mesure en rentrant. Puisqu’il n’y avait plus d’échange possible, je me di-sais que ce n’était plus lui. Et un jour je n’y suis plus du tout allé. Je n’ai pas honte. Mon père était une tronche. Je lui en ai beaucoup voulu de devenir cette momie. Aujourd’hui, je me dis que pendant ces quatre lon-gues dernières années il restait peut-être un atome de lucidité en lui. Et que cet atome-là ne m’en a pas réellement tenu rigueur. Il est parti pour de bon il y a presque deux ans. Hier, c’est la première fois qu’il m’a man-qué. Aujourd’hui, je pense à lui. Et je le salue. Mon père.

Par Kranzler - Publié dans : fatras
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Lundi 10 août 2009


C’était un bâtiment immense, une longue nef de béton et de verre  sur huit étages de haut. Pas loin d’Alexanderplatz. Juste après la réunification des deux Allemagne.

 

C’était à l’Est, et c’était l’ancien siège du Ministère de l’Electronique : Mais, bien sŮr, il n’y avait plus de ministère de l’Electronique, puisqu’il n’y avait plus dAllemagne de l’Est.

 

Sur huit étages, désormais, on ne planifiait plus la fabrication des ordinateurs Robotron. On privatisait À tour de bras. Des usines. Des immeubles. C’étaient des juristes qui faisaient le boulot. Lorsqu’ils avaient faim, ou lorsque s’annonçait une réunion avec des investisseurs étrangers, ils téléphonaient pour commander entre 1 et 300 sandwiches : Dans l’ancienne cuisine protocolaire, c’était moi qui prenait les commandes et qui allait les livrer.

 

Le bureau 7104, j’étais le seul à y aller. Ce n’était pas une règle. J’y allais par principe, avant tous les autres. J’avais 25 ans, le même âge à peu près que celui qui y travaillait et qui était beau comme un Dieu. Toujours la même chose : Deux petits pains au cumin, avec du fromage mais sans salade : Café ou Coca, selon le moment de la journée. Je n’arrêtais pas de le regarder, et réciproquement.

 

Personne, je dis bien personne n’avait le droit d’aller en 7104 à ma place. Le bureau 7104 était mon espace réservé. Un jour, j’ai croisé dans un couloir une collègue nouvelle et un peu gauche qui portait sur son plateau deux petits pains au cumin, sans salade et avec fromage. Elle ne connaissait pas l’interdiction, je le sais, et cela aurait normalement suffi à l’excuser . Je ne lui ai rien dit, tout en pensant au fond de moi mais comment ose-t-elle, cette sombre garce. Intérieurement, je bouillais. Je ne sais plus si j’ai eu le réflexe élémentaire de lui jeter un sort ou de proférer à son encontre une quelconque malédiction. Je n’ai rien fait, je crois. Rien dit, rien intenté, seulement pensé. De retour dans la cuisine, je me suis assis. J’ai bu un café pour tasser ma colère  Quelques instants ont passé.  Longs et pesants. Puis la porte s’est ouverte brusquement. Ma rivale venait d’apprendre ce qu’il en coute de me froisser. Elle pleurait et son joli chemisier blanc était tout taché. En arrivant devant l’homme du bureau 7104, elle avait été prise de tremblements. Le plateau s’était stupidement renversé sur le bureau : Café, limonade, tout cela chaviré dans le plus abominable des désordres . J’ai pensé ce jour-là, en la voyant dégoulinante et toute décoiffée,  que j’avais peut-être de bonnes bases pour la sorcellerie. Curieusement, je n’ai jamais réessayé depuis.

Par Kranzler - Publié dans : fatras - Communauté : La non-communauté
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