Elle ? Je ne crois pas avoir jamais éprouvé l’envie irrésistible de la gifler, sans doute parce qu’il est difficile pour un pacifiste de s’improviser belliqueux. Elle me prenait mon chauffeur, je ne pouvais pas l’ignorer. Mais, dès le début, n’avais-je pas accepté que ma place de passager dans sa vie à lui ne soit que provisoire. Une seule fois je crois l’avoir détestée, un après-midi en ville, et encore à peine plus que l’espace de quelques secondes : regardant machinalement vers la chaussée, je venais d’apercevoir la longue voiture noire qui glissait dans un souffle, et c’était désormais elle, la passagère. Ce jour-là, oui, il n’est pas impossible que j’aie éprouvé l’envie soudaine de cracher par terre. Cela m’aurait peut-être soulagé, mais je ne sais pas m’abandonner dans les lieux publics. Et à quoi bon, d’ailleurs ? N’était-elle pas un peu ridicule, assise à ma place, fière et pourtant – si elle avait pu se regarder dans une glace – avec à peu près autant d'allure qu’une bavaroise chevauchant son tracteur.
Non, stupidement je n’arrivais pas à la détester. Elle me faisait un peu pitié, même, car je savais bien quelle réflexion pointue et des calculs savants avaient conduit à sa sélection. Et, parmi les choses dont elle n’avait pas connaissance, il y avait qu’en semaine, pendant qu’elle travaillait dans son obscur laboratoire parisien, je reprenais la place qui me revenait de droit, à raison de deux nuits par semaine , histoire de ne pas céder trop vite la totalité de mon territoire. Si j’avais encore du goût à dormir dans le même lit qu’avant ? Plus vraiment. Les cheveux peroxydés sur l’oreiller n’étaient pas ma tasse de thé. Je leur trouvais, pour tout dire, une apparence jaune pisseux qui, secrètement, m’amusait car plus rien de cette affaire ne méritait de sentiment.
Un matin, le dernier de mars en 1989, je me rappelle m’être extirpé du lit vers les trois heures, m’être habillé sans dire un mot, avoir lassé mes chaussures en regardant une dernière fois les tentures flasques et le grand lustre de Murano qui devait peser son demi quintal et m’apparaissait soudain comme ce qu’il était : un objet pesant et merdique. Un autre matin, c’était un an plus tard et dans un autre pays, j’ai ressenti l’évidence physique que tout cela appartenait au passé. Lui ? Je l’ai croisé par hasard un jour que je me trouvais de passage à Nantes. Il était le père comblé de deux adorables petites filles blondes dont il avait la garde les fins de semaine. Le divorce était sur le point d’être prononcé car, selon ses propres mots, le mariage s’était soldé par un épouvantable grabuge. Je n’ai pas souhaité connaître les détails. Lorsqu’il a suggéré de nous revoir, de tout recommencer, je suis parti d’un immense éclat de rire et j’ai marché plus d’une heure en ville, très sereinement. Plus rien ne faisait mal.
J'ai toujours su – puisqu’il ne m’a jamais rien caché – qu’il finirait par rencontrer une occasion et, seulement aujourd’hui, avec le recul, je peux parler de ces soirs où il ne me téléphonait pas. Loin d’être amusant, tout cela. Il arrivait que je sorte, la nuit, n’importe où et dans n’importe quel but, puis que je rentre au bout de deux heures, espérant être surpris à mon retour par le voyant lumineux du répondeur – un appareil monstrueux quand j’y repense.
Un dimanche soir, alors que je rentrais d’un week-end passé chez mes parents, il m’informa en toute franchise qu’il venait d’arriver à ses fins. Il l’avait rencontrée la veille, après avoir longtemps prospecté, et estimait qu’il était de son devoir de m’informer qu’à dater de ce jour elle était devenue sa priorité. Que je me mette à sa place : le temps pressait et d’après ce qu’il avait pu juger elle possédait tous les critères que lui-même avait fixés comme indispensables à une relation amoureuse.
Que pouvais-je, contre autant d’atouts ? Pour commencer, elle était encore assez jeune et en âge de procréer – un domaine où je me voyais mal la concurrencer, soyons honnête. Son physique ? Agréable sans être remarquable ; pas de défauts et en même temps rien d’époustouflant. ; ce qui – a priori – semblait le rassurer puisqu’une beauté supérieure aurait sans doute fait perdre la tête à d’autres hommes, et, pensait-il, ce n’était pas un mince avantage cette question d’éventuelles rivalités qui paraissait ne pas devoir se poser. Enfin, elle avait également une situation, un métier scientifique pour lequel elle se passionnait et donc on pouvait logiquement penser qu’elle n’avait rien d’une femme intéressée. (à suivre)
Un beau mariage? Comme si c’était important, ma chère. Evidemment, vous sortez d’un couvent où on vous a bourré le mou. Toute fraîche que vous êtes, vous vous accrochez encore à ces pitreries qu’on vous a inculquées. Un mari, vous n’ignorez pas qu’on vous en a déjà trouvé un. Mais, tel que je connais ce vieux flétri, il ne faudra pas trop compter sur lui pour vous faire grimper aux rideaux. Non, pour les rideaux il faudra choisir plus vigoureux et savoir vous comporter comme la pire des chaudasses, tout en prenant bien soin, en public, de ne pas vous départir de cet air un peu nouille qui vous rendra longtemps insoupçonnable. Alors, puisque votre thé est bu, je vais à présent nous préparer deux bons petits joints, histoire de nous déchirer un peu, après quoi je me propose de vous expliquer cette affaire de rideaux…
- On peut dire que tu en tenais une belle hier soir.
- Oui, on peut. J’ai des côtés mi-ange, mi-démon, et je viens de foutre l’ange dans le placard.
- Ce n’est pas moi qui te blâmerai. Les anges ne servent strictement à rien.
- Oui, mais le matin ils ont rarement la gueule de bois. C’est quand même un aspect positif, vois-tu.

C’était un bâtiment immense, une longue nef de béton et de verre sur huit étages de haut. Pas loin d’Alexanderplatz. Juste après la réunification des deux Allemagne.
C’était à l’Est, et c’était l’ancien siège du Ministère de l’Electronique : Mais, bien sŮr, il n’y avait plus de ministère de l’Electronique, puisqu’il n’y avait plus dAllemagne de l’Est.
Sur huit étages, désormais, on ne planifiait plus la fabrication des ordinateurs Robotron. On privatisait À tour de bras. Des usines. Des immeubles. C’étaient des juristes qui faisaient le boulot. Lorsqu’ils avaient faim, ou lorsque s’annonçait une réunion avec des investisseurs étrangers, ils téléphonaient pour commander entre 1 et 300 sandwiches : Dans l’ancienne cuisine protocolaire, c’était moi qui prenait les commandes et qui allait les livrer.
Le bureau 7104, j’étais le seul à y aller. Ce n’était pas une règle. J’y allais par principe, avant tous les autres. J’avais 25 ans, le même âge à peu près que celui qui y travaillait et qui était beau comme un Dieu. Toujours la même chose : Deux petits pains au cumin, avec du fromage mais sans salade : Café ou Coca, selon le moment de la journée. Je n’arrêtais pas de le regarder, et réciproquement.
Personne, je dis bien personne n’avait le droit d’aller en 7104 à ma place. Le bureau 7104 était mon espace réservé. Un jour, j’ai croisé dans un couloir une collègue nouvelle et un peu gauche qui portait sur son plateau deux petits pains au cumin, sans salade et avec fromage. Elle ne connaissait pas l’interdiction, je le sais, et cela aurait normalement suffi à l’excuser . Je ne lui ai rien dit, tout en pensant au fond de moi mais comment ose-t-elle, cette sombre garce. Intérieurement, je bouillais. Je ne sais plus si j’ai eu le réflexe élémentaire de lui jeter un sort ou de proférer à son encontre une quelconque malédiction. Je n’ai rien fait, je crois. Rien dit, rien intenté, seulement pensé. De retour dans la cuisine, je me suis assis. J’ai bu un café pour tasser ma colère Quelques instants ont passé. Longs et pesants. Puis la porte s’est ouverte brusquement. Ma rivale venait d’apprendre ce qu’il en coute de me froisser. Elle pleurait et son joli chemisier blanc était tout taché. En arrivant devant l’homme du bureau 7104, elle avait été prise de tremblements. Le plateau s’était stupidement renversé sur le bureau : Café, limonade, tout cela chaviré dans le plus abominable des désordres . J’ai pensé ce jour-là, en la voyant dégoulinante et toute décoiffée, que j’avais peut-être de bonnes bases pour la sorcellerie. Curieusement, je n’ai jamais réessayé depuis.
Demain je trouverai probablement quelque chose d‘intéressant à écrire. Peut-être.
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- C’est vraiment toujours, toujours la même chose.
- Quoi donc, mon grand ? Tu veux dire que tu reçois tout le temps des e-mails pourris ?
- Pourris, oui, mais tout le monde reçoit des e-mails pourris. A dire vrai, c’est autre chose qui me tracasse. Tiens, regarde.
- Je ne vois rien de particulier. Juste de la publicité et des femelles.
- C’est justement ça qui m’ennuie. Je ne demande rien, moi. Je suis seulement un type qui veut regarder ses messages, et la page d’accueil de ma messagerie est pleine de photos de salopes. Des filles qui veulent faire des rencontres et être baisées.
- Tu réagirais autrement si c’étaient des mecs…
- Je sais où les trouver, les mecs. Là, c’est tout cet étalage non sollicité qui est grave écoeurant. Ces airs qu’elles se donnent. Des sourires comme si elles avaient 42 dents et des soutiens-gorges qui éclatent. Et toutes, absolument toutes des têtes de suceuses. Franchement, un rouge à lèvres comme celui-là, tu te verrais avec ?
- Non. Sauf si je m’appelais Loana.
- C’est bien ce que je disais. Des têtes de suceuses. Elles me font penser á des pizzas toutes collantes. Et encore, surgelées. Cinq minutes au micro-ondes..
- Ce qu’il y a de plus collant, je te jure, c’est la raie. La raie gluante du vendredi. Un souvenir du pensionnat.
- C’est pourtant bon, le poisson. Et la raie est délicieuse, je trouve.
- Arrêtes, tu me ferais vomir. Tu sais que je fais des cauchemars avec des raies ? Des raies et des méduses ?
- Que veux-tu, chacun ces petites phobies……… Mais je maintiens, la raie, c’est délicieux.

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