Des allées boisées, des villas fin dix-neuvième planquées sous des sapins : le quartier où j’habite à Berlin est bourgeois, provincial et tout compte fait prodigieusement emmerdant. Pas de murs tagués, pas de graffiti non plus ; il y a même une petite église de briques rouges, sage et très propre. Une église qui aurait presque du charme, entourée de son square douillet où percent les premiers crocus, mais qui reste quand même prussienne dans l’âme, c'est-à-dire empotée, alourdie par la rigidité de ses proportions. Trapue, sévère, couperosée, et en plus, le dimanche, un son de cloche assez terne.
Les arbres n’ont pas encore de feuilles, loin de là. On les sent encore bien chauves, hérissés de minuscules tétons qui bourgeonnent à peine, mais en quelques jours il pourrait y avoir une sévère remontée de sève. Il fait quinze degrés aujourd’hui, ce qui est énorme ici, et la météo ne prévoit pas que les températures débandent cette semaine – bien au contraire.
J’habite ici depuis octobre dernier et je connais encore peu mon quartier. Dans le pire de l’hiver, le soir descend vers les seize heures. Par temps couvert il y a cette tenace impression de ne pas voir la lumière certains jours. Cela n’incite pas des masses à sortir ; je suis resté toutes les longues semaines de novembre à février sans beaucoup bouger, ne sortant que pour faire courses. Un vrai ours, et qu’est-ce que ça peut foutre.
Depuis hier, je m’extirpe lentement de ma coquille. J’ai acheté de la terre pour les pots, des graines à profusion, au moins trente paquets, car je veux que mon jardin éclate. Je le veux insensé, bordélique et outrageusement coloré. Je pense aussi acheter des bambous, ou n’importe quel autre végétal poussant haut et vite : un rempart pour ne pas voir les passants et m’éviter les corvées de bavardage avec le voisinage. Un vrai ours, je disais. Et je le répète.
C’est la fin de l’hiver, vraiment. En marchant, tout à l’heure, j’ai découvert un cabinet véto qui a l’air sympa et j’ai décidé que ce sera là que j’irai faire vacciner la marmaille. J’ai également découvert une petite place sympa juste derrière la station de S-Bahn. Une place avec des arbres et une terrasse ensoleillée où j’ai eu le réflexe de vouloir m’asseoir. Mais, comme en devanture de l’établissement un écriteau indiquait café bio, je n’en ai rien fait. J’ai passé mon chemin car l’étiquette biologique me fait l’effet d’un lavement terrible. J’emmerde l’écologie, si vous voulez tout savoir. Voilà, c’étaient juste quelques lignes comme ça, avant d’aller retourner la terre dans le jardin, et d’aller travailler demain.
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