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Je suppose qu’aujourd’hui il y a prescription. Presque vingt putains d'années, ça me délie de certaines obligations. Et puisque je ne vais pas donner de nom, j’y vais allègrement.
Un boulevard chic dans une grande ville de province à deux heures de Paris en TGV. Immeuble cossu avec du marbre partout dans l’entrée et des miroirs pour pouvoir s’admirer. L’ascenseur tapissé d’un velours merdique et vaguement pelucheux, vert très sombre ; il y a un strapontin rabattable pour que les rombières puissent poser leur cul et c’est exactement la même odeur que dans un confessionnal.
J’habite au sixième, l’étage qui était à l’origine celui des chambres de bonnes. Mon studio, très clair et orienté plein sud, est souvent plein à craquer. Je reçois beaucoup. Je cuisine énormément. La plupart du temps les gens qui viennent bouffer me sont presque inconnus. Je les rencontre le soir en boîte ou au restau et je lance des invitations comme ça. Parfois, lorsqu’ils débarquent, il m’arrive de devoir faire un effort de mémoire.
J’invite beaucoup pour ne pas penser. Précisément, pour ne pas penser que sur le plan sentimental je traverse une période très sombre. Il s’appelle J. Dix-sept ans de plus que moi. Trois ans que ça dure. Personne ne sait, personne ne doit savoir car J. est une figure locale. Et entre J. et moi c’est le début de la fin car J. est en train de mettre à exécution ces menaces de normalisation. La quarantaine. Il faut qu’il se magne s’il veut fonder une famille. Au printemps, il a rencontré une blonde disponible, en âge de procréer et qui s’ennuie un peu. Il a foncé dessus comme un abruti. Pour avoir des chiards. Tout ça pour dire que je ne roule plus en jaguar et qu’à présent il sert de chauffeur à une pomme dauphine – vexant, non ? Je les ai aperçus en ville une fois par hasard et ça m’a absolument donné envie de cracher par terre.
Accessoirement, J. est également le propriétaire du studio où je crèche. Un micmac plus ou moins louche. Je n’ai pas de compteur électrique. Je suis branché sur les parties communes de l’immeuble et quand ça disjoncte les nuits de tempête en automne je dois descendre au sous-sol pour appuyer sur le machin. J’ai le chauffage central. Un bon vieux radiateur en fonte, le top du rendement. Sauf quand il y a trop d’air dans les tuyasses. Dans ces cas-là, J. m’a dit qu’il faut que je purge. Tu purges et tu purges jusqu’à ce que ça reparte.
Un soir de novembre, je ne sais pas ce que j’ai fait. Si on m’interrogeait, je dirais que j’ai strictement suivi les consignes. J’ai beaucoup purgé, ça c’est sûr. Et tout en purgeant, j’ai maudit tout ce que j’avais à maudire. Les radiateurs et toutes les pommes dauphines de la terre. Est-ce que j’ai noté un bruit suspect qui aurait dû m’interpeller ? Affirmatif. Toute la nuit, ça n’a été qu’immondes gargouillis d’enfer et mugissements dans les canalisations. Comme s’il y avait une bête, un dragon bouillant et fâché. Mais il me semble pas avoir vu de fuite.
Le lendemain matin, c’était un dimanche. Juste au moment où je m’apprêtais à sortir, j’ai surpris sur le palier une conversation entre deux voisines du dessous. Je ne les voyais pas. J’ai surtout évité de montrer le bout de mon nez. Des voix de vieilles hagardes comme après un cyclone : ce qui m’arrive ? Oh, c’est inimaginable. Figurez-vous que dans la nuit tout le plafond de la chambre nous est descendu dessus. Sur le lit. Mon mari qui ne voulait pas me croire. Mais je le regardais depuis un moment, le plafond. Et je voyais bien qu’il gonflait. Un cauchemar. Nous aurions pu finir écrasés et ébouillantés. C’est tout, je voulais juste confesser qu’un jour j’ai été à deux doigts de faire de la purée d’écrevisses, et je ne sais pas auprès de qui m’excuser aujourd'hui. Pour le reste, J. a fait un beau mariage avec pomme dauphine, qui lui a donné deux beaux enfants – et ensuite, entre eux deux ça s’est terminé en gros grabuge. Comme quoi il y a une justice.
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