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inalement, à part la surface des choses, qu’est-ce que je connais des choses ?
Pas grand-chose. Mais c’est pour ça qu’on me paye. Et puisqu’on me paye foutrement bien, je crois que je vais continuer longtemps comme ça.
Altitude vingt-quatre mille pieds. Détacher la ceinture. L’hôtesse de l’air qui vient me proposer du champagne. Comme si j’en avais besoin. Il faut que je me lève pour aller pisser les deux
Budweiser que j’ai bues avant le décollage.
C’est une drôle de foutue bizarre impression. Je suis comme ça depuis hier. Sur un nuage bien plus haut que cet avion, un très confortable nuage rose - et en même temps j’ai peur. Je flotte
depuis que le téléphone a sonné deux fois hier à mon bureau. Vogue a dit oui pour cette série de photos que j’ai proposée, et Elle aussi est d’accord. Tout semble bien se goupiller.
J’ai juste eu le temps de faire réserver une suite au Bel Air Hotel, pour deux jours, en disant qu’en cas de besoin on prolongerait. Elle n’est jamais ponctuelle, à ce qu’on dit. Alors prévoir de
la marge, du temps. On ne sait jamais ce qui peut arriver.
Sinatra, la Voix. Bacall, le Regard. Moi, juste un œil. Bert Stern, je m’appelle. La trentaine, mariée à une femme que j’aime, père de deux enfants que j’adore. Ça roule, pour moi. Je capture des
instants. Je les enferme dans une boîte. Je fais des portraits. Je photographie de la haute couture, du parfum. Des trucs de ce genre. Ma plus grande fierté à ce jour : un cliché d’une bouteille
de Vodka givrée au pied de la grande pyramide. Il paraît que ça a dopé les ventes. Je suis de plus en plus demandé. Je suis un révélateur de peau. Rien d’autre. J’ai une certaine cote qui me
permet de faire vivre ma famille dans des conditions plus que décentes. Jusqu’à hier, il me manquait quelque chose dont je puisse être fier. Des photos que j’aurais décidé de faire moi-même.
Maintenant qu’Elle a dit oui, je sais qu’elles sont à portée de main. Il faut que je sois bon, réellement très bon.
Pour moi, Elle fait partie du grand décor Américain. Peut-être même qu’elle le symbolise. A une échelle plus réduite, elle fait partie de mon décor intime à moi. Enfin, elle me fait quelque chose
de très spécial qui me rend très impatient. Les mots, c’est pas ma spécialité. Je ne sais pas ce qu’elle me fait. Je sais seulement que ce qu’elle me fait, elle est la seule à le faire. A ce jour
je n’ai jamais trompé ma femme. Même pas éprouvé de réelle tentation. Alors à l’Hôtel Bel Air, il faudra pas que je déraille. Un risque, je crois qu’il y en a un. Un iceberg de gros risque. C’est
pour ça que j’ai bu de la Budweiser.
Dans un coin de ma tête, je note qu’en arrivant à Rome il faudra que j’appelle au bureau. Faire livrer une caisse de Dom Pérignon au Bel Air. Des chiffons. Des foulards. Des trucs simples et
transparents avec lesquels elle puisse jouer. Encore plein d’autres détails à régler. Je sais comment je la veux. En peau. Rien qu’en peau. Sa peau et des draps, très peu de maquillage.
Rome, juste une obligation. Quinze heures de vol aller. Autant pour le retour. Par contrat, je suis tenu d’aller photographier Liz Taylor sur le tournage de Cléopâtre. Bourrée de talent, je sais
bien. Le film est en train d’exploser son budget. La Fox est sur les dents. Je n’ai absolument rien contre Taylor. Ça me fait juste bizarre d’aller vers la brune alors que je sais qu’hier la
blonde a dit oui. Pas vraiment l’impression de voler dans la bonne direction. Je voudrais avancer le temps. Que tout aille vite, le plus vite possible. Je voudrais être demain, déjà. Je voudrais
être dans quelques jours, dans cet hôtel où j’ai la prétention de révéler la peau de Marilyn. Mais je ne dois pas craquer. Sous aucun prétexte.
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