
Vers treize heures, alors qu’il venait de terminer le rangement des livres et que le ciel s’était sensiblement dégagé, il sentit monter en lui le besoin familier d’aller voir la côte. La côte, l’estuaire : il employait souvent ces mots vagues pour désigner le village de bord de mer où il avait grandi, comme s’il se trouvait dans l’impossibilité de continuer à l’appeler par son nom depuis que la maison de ses parents avait été vendue. Dans une année normale, il s’y rendait trois fois en moyenne : une au tout début de l’été avant l’arrivée des vacanciers, une dans la première semaine de l’automne et une enfin en plein milieu de l’hiver, de préférence un jour de tempête. Ces visites étaient en général non préméditées, décidées au dernier moment et à chaque fois elles répondaient à une impulsion donnée. Il pouvait par exemple éprouver le besoin précis et soudain de revoir son ancienne école, ou encore celui de marcher sur sa plage – sa plage, car depuis son plus jeune âge il avait toujours considéré qu’il en avait une : une plage qui n’appartenait qu’à lui et que tout évidemment distinguait des autres plages.
Invariablement, lorsqu’il revenait au village, il se nourrissait d’observations qui reflétaient les traces physiques du passage du temps. A une certaine époque, il se trouvait encore quelques
commerçants dont le visage lui disait vaguement quelque chose, mais aujourd’hui, lorsqu’il entrait dans tel restaurant, au bureau de tabac ou même à la poste, c’était toujours par de purs
inconnus qu’il était accueilli. La pharmacie avait déménagé deux maisons plus loin : elle occupait désormais l’emplacement de celle des deux boulangeries qui avait fermé et dans les murs qu’elle
occupait à l’origine s’était installée une agence bancaire. Un restaurant très à la mode avait ouvert directement sur la plage ; il était question du projet que la municipalité avait de raser les
bâtiments de l’école publique. On disait qu’une résidence de très haut standing devait être érigée sur place et qu’un nouveau groupe scolaire ultramoderne serait construit un peu à l’écart du
bourg.
A chacun de ses passages, désormais, il se faisait l’effet d’être un inconnu, certainement même un étranger pour les gens qui habitaient le village depuis une dizaine d’années seulement. A la
porte des maisons ou des magasins, à la terrasse des cafés, plus personne pour le saluer ou lui adresser ne serait-ce qu’un simple signe de tête. L’épicerie où sa mère l’envoyait faire des
courses le dimanche matin n’existait plus, et il en allait de même pour la boucherie, la droguerie.
Une seule fois, sur l’esplanade qui faisait face à la mer, il avait croisé une ancienne camarade de classe. Ils étaient tombés nez à nez, si bien qu’il n’avait pas pu l’éviter et avait dû
l’écouter, car elle était très désireuse de bavarder. Elle se trouvait sur place pour quelques jours, principalement pour rendre visite à son frère qui habitait toujours dans le secteur, et lui
avait appris qu’elle vivait désormais en Afrique. Dans quel pays, il n’avait pas jugé utile de retenir ce détail. Elle semblait heureuse de le revoir alors qu’à lui ces retrouvailles ne faisaient
ni chaud ni froid. Il avait prononcé quelques mots pour ne pas paraître idiot, évoqué quelques souvenirs scolaires d’une grande banalité. Pour dire la vérité il ne s’était jamais senti de réelles
affinités avec elle, le seul point qui les liait étant selon lui qu’ils figuraient l’un et l’autre sur une seule et même photo d’école.
Il avait le souvenir précis que dans son enfance ses parents étaient de très loin le ménage le plus jeune dans leur rue. Les voisins les plus proches et aussi la plupart des habitants du quartier
étaient sans exceptions des veuves, des couples de vieux. Puis un jour la situation s’était inversée, ses parents étant devenus des vieux à leur tour, des vieux qui voyaient approcher l’extrémité
de leur vie et avaient donc une certaine façon d’être attendris lorsqu’ils entendaient des enfants en bas âge jouer dans le voisinage. Un quart de siècle, finalement, c’était une balançoire qui
disparaissait d’un jardin pour être remplacée par une autre dans celui d’à côté.
La maison, il arrivait selon les variations imprévisibles de son humeur qu’il éprouve le besoin de la revoir, par pure curiosité, ou bien au contraire qu’il fasse un détour pour l’éviter. Il ne
savait jamais à l’avance. C’était un petit couple de fonctionnaires qui l’avait achetée, des gens propres et assez fades qui à peine installés l’avaient tellement transformée que Collier avait
parfois du mal à la reconnaître. C’était là leur droit le plus strict, il le savait. Et sûrement aussi ces travaux avaient-ils une parfaite légitimité, car la maison, construite selon les
standards désuets des années cinquante, offrait sans doute des volumes trop rudimentaires. Combien de fois avait-il entendu sa mère déplorer le manque de luminosité du salon, celui encore plus
flagrant de la salle à manger ? Alors, oui, tout cela avait une raison d’être. Il comprenait que les nouveaux occupants aient fait percer des ouvertures supplémentaires même s’il était d’avis que
la façade s’en trouvait défigurée. Un étrange visage à trois yeux. La fenêtre de la cuisine, considérablement élargie, n’était plus la même fenêtre éclairée derrière laquelle, les soirs
d’automne, il apercevait la silhouette de sa mère lorsqu’il rentrait du lycée vers dix-huit heures, alors qu’il faisait déjà presque noir.
Il avait perdu tout droit de regard sur la maison, cela ne se discutait pas, mais sur le jardin, ou plutôt sur ce qu’il était advenu du jardin, il émettait plus que des réserves. Rosiers, lupins,
pivoines, sans compter encore les douzaines d’autres espèces végétales qui faisaient l’admiration des passants : il avait constaté un été que tout cela avait disparu pour être remplacé par un
gazon triste qui manquait d’eau et tirait sur le jaune – un jaune terne et pisseux. Mais, dans un sens, sans doute cela était-il préférable ainsi.
Parfois, dans ses pensées, il arrivait qu’il entende encore l’écho du téléphone et la voix de l’infirmière qui l’avait appelé en pleine nuit quelques minutes seulement après le décès de sa mère.
Une voix amicale, douce et presque musicale, qui tempérait les effets dévastateurs de la gueule de bois qu’il traînait depuis la veille. Il avait bu sans discontinuer depuis le début de
l’après-midi jusqu’au soir, la première gorgée ingurgitée dans le premier café venu alors qu’il sortait de l’hôpital. C’était le jeudi de la semaine de Pâques et le ciel était d’un bleu parfait.
Quatre ans que sa mère se battait simultanément contre deux maladies, et ce jour-là, devant lui, sans avoir à prononcer un seul mot elle lui avait transmis le message qu’elle arrivait au terme de
son chemin. Encore quelques heures, une rotation terrestre, les derniers mètres – et elle préférait les franchir sans accompagnement d’aune sorte. Sa voix, encore audible les jours précédents,
n’était plus qu’un souffle absorbant ses dernières particules d’énergie. Aucune surprise pour lui donc lorsque l’infirmière avait téléphoné. Il avait su dès la première sonnerie, avant même de
décrocher.
La tombe se trouvait presque à l’entrée du cimetière, une tombe sobre de granit gris, sans croix, et de son emplacement même en regardant vers le sud on apercevait une portion d’Atlantique d’un
bleu scintillant ou d’un gris prononcé selon les jours – mais au moins c’était un cimetière d’où l’on voyait la mer et qui, de ce fait, n’avait rien de glacial. A chacune de ses visites Collier
se sentait en paix, il trouvait même que l’endroit avait quelque chose d’agréable et qu’après tout il constituait un but de promenade comme un autre. Des générations étaient enfouies là qui
l’avaient connu dès son plus jeune âge, et cela explique sans doute qu’à chacun de ses passages il avait la curieuse impression de se sentir le bienvenu, accueilli par des murmures bienveillants.
Bien sûr, il ne pouvait pas feindre d’ignorer que la tombe avait un peu perdu de son intimité depuis que son père avait rejoint sa mère. Certains jours, il jugeait sa présence gênante, pour ne
pas dire encombrante, comme si maintenant encore il continuait d’être ce qu’il avait toujours été : un homme qui savait tout et avait un avis sur tout. Parfois, pour faire abstraction de ce
rajout, Collier disposait les potées de chrysanthèmes d’une certaine façon pour que le haut des touffes masque son nom gravé en lettres dorées. Il n’avait pas spécialement honte de cette petite
mesquinerie. Pas plus qu’il ne se tenait rigueur d’interpréter comme un signe de justice posthume les circonstances si différentes dans lesquelles s’étaient déroulées les obsèques de ses parents
: par un clair matin sec et ensoleillé pour sa mère, dans la boue et sous les trombes d’eau de novembre pour son père.
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