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Montgomery Clift 1 

Samedi 29 août 2009 6 29 /08 /2009 16:54


de Tanger, juillet 2008
Le jour se lève tôt, ici. Vers les cinq heures, j’imagine, et bien sûr la première clarté matinale se perçoit encore bien plus tôt. Je dis cinq heures mais je mentionne ce repère chronologique à la louche, de façon très approximative puisque mon seul indicateur du temps est un réveil mécanique de marque Jaz, beaucoup plus vieux que moi, que j’ai toujours connu et que je regarde à peine.
        Sauf oubli grave de ma part, je remonte le mécanisme tous les jours pour le simple plaisir d’entendre le tic-tac, un son qui habille admirablement les pièces, je trouve, et ça me plaît de savoir que le ressort caché derrière le cadran rectangulaire fonctionne sans défaillir depuis toutes ces années. Du solide, quoi. On ne peut pas en dire autant des merdes qu’on trouve dans le commerce de nos jours.
Je dis que je le regarde à peine, c’est vrai, parce que je me moque comme d’une guigne de savoir quelle heure il est, quel jour de la foutue semaine on est, et j’en passe. Ces conneries-là, terminé. J’emmerde les lundis, l’horloge parlante et aussi celle en bas à droite de l’écran du PC. De toute façon, celle-là, essayer de la lire sans lunettes tiendrait de l’interprétation la plus arbitraire. Savoir s’il est tôt ou tard me suffit – und das ist auch gut so.
        Donc, je ne sais pas à quelle heure je me suis réveillé ce matin. Tout ce que je peux dire est qu’il était incroyablement tôt et que j’avais la patate – sorte de bonne humeur vu que mon dos bousillé ne me faisait plus mal.
Ca ouvre l’appétit, une douleur qui se tait après avoir causé trois jours de suite. J’ai avalé des dattes de Marrakech, des lentilles maison accompagnées d’un reste d’omelette et d’une boîte de sardines pimentées. Rien d’autre. Le silence absolu dans l’immeuble. A peine si j’entendais le vent passer sous la porte. J’ai balayé. L’habituel mélange de poussière, de sable et de poils de chats – noir et blanc ceux de Socrate, un peu rêches, même, tandis que mon Pluton est lui d’un gris beaucoup plus doux. Il y en avait une assez fameuse quantité.
        Je sentais bien depuis quelques temps que quelque chose me trottait dans la tête, sans savoir quoi au juste. Un désir. Une soif. Un manque. Oui, plutôt ça : un manque qui dissimulait son identité.
        Une absence ?
        Oui. Une absence. Je n’avais encore jamais pris conscience que je la portais en moi depuis tout ce temps. Pas prêté attention à la période d’incubation. Maintenant, elle commençait à devenir très voyante. J’ai compris qu’elle était en train d’arriver à maturité, qu’elle allait sortir d’un seul coup. J’ai posé mon balai. Je me suis assis sur le premier tabouret venu et j’ai répété deux fois, très calmement :
- Heathcliff, où es-tu ?
        C’est glacial, un appartement haut de plafond qui ne répond pas. Même à Tanger, même au mois de mai. Même quand on n’a bu que deux malheureux très petits verres de Ksar la veille au soir. Non, trois. Les murs blancs vous renvoient l’écho de votre question en pleine poire, et la seule certitude – très ciselée, cette certitude – est qu’il n’y aura pas de réponse. Ceinture.
        Oui, c’est glacial. On se sent démuni et minuscule. Très précisément : un petit pois à la dérive dans le cosmos. Par la fenêtre, le paysage qui semble fait de sombres collines sévères. Ligne à haute tension, longue toile d’araignée. Alignement de pylônes, rangée de sentinelles qui ne plaisantent pas et se contentent de souligner l’absurdité de la question.
- Heathcliff. Heathcliff, je… te cherche. Tu m’avais appelé ton petit frère. Toi, dans ton silence là-bas. Je comprends, bien sûr. Je n’ai pas été étonné. Mais, ne serait-ce qu’une seule fois, tu reviendras me dire quelque chose ? Rien qu’à moi ?
        C’est dit. C’est demandé. Tant pis ou tant mieux si ça ressemble à une déclaration d’amour. Et toi, Sirène blonde du Lagon Vert, Ondine en talons aiguilles, s’il te plaît murmure à mon ange disparu que depuis qu’il s’est tu j’ai moins vécu.
        From Tangier, with deep Love from Kranzler
de Tanger, juillet 2008

Le jour se lève tôt, ici. Vers les cinq heures, j’imagine, et bien sûr la première clarté matinale se perçoit encore bien plus tôt. Je dis cinq heures mais je mentionne ce repère chronologique à la louche, de façon très approximative puisque mon seul indicateur du temps est un réveil mécanique de marque Jaz, beaucoup plus vieux que moi, que j’ai toujours connu et que je regarde à peine.

        Sauf oubli grave de ma part, je remonte le mécanisme tous les jours pour le simple plaisir d’entendre le tic-tac, un son qui habille admirablement les pièces, je trouve, et ça me plaît de savoir que le ressort caché derrière le cadran rectangulaire fonctionne sans défaillir depuis toutes ces années. Du solide, quoi. On ne peut pas en dire autant des merdes qu’on trouve dans le commerce de nos jours.
Je dis que je le regarde à peine, c’est vrai, parce que je me moque comme d’une guigne de savoir quelle heure il est, quel jour de la foutue semaine on est, et j’en passe. Ces conneries-là, terminé. J’emmerde les lundis, l’horloge parlante et aussi celle en bas à droite de l’écran du PC. De toute façon, celle-là, essayer de la lire sans lunettes tiendrait de l’interprétation la plus arbitraire. Savoir s’il est tôt ou tard me suffit – und das ist auch gut so.

        Donc, je ne sais pas à quelle heure je me suis réveillé ce matin. Tout ce que je peux dire est qu’il était incroyablement tôt et que j’avais la patate – sorte de bonne humeur vu que mon dos bousillé ne me faisait plus mal.
Ca ouvre l’appétit, une douleur qui se tait après avoir causé trois jours de suite. J’ai avalé des dattes de Marrakech, des lentilles maison accompagnées d’un reste d’omelette et d’une boîte de sardines pimentées. Rien d’autre. Le silence absolu dans l’immeuble. A peine si j’entendais le vent passer sous la porte. J’ai balayé. L’habituel mélange de poussière, de sable et de poils de chats – noir et blanc ceux de Socrate, un peu rêches, même, tandis que mon Pluton est lui d’un gris beaucoup plus doux. Il y en avait une assez fameuse quantité.

        Je sentais bien depuis quelques temps que quelque chose me trottait dans la tête, sans savoir quoi au juste. Un désir. Une soif. Un manque. Oui, plutôt ça : un manque qui dissimulait son identité.

        Une absence ?

        Oui. Une absence. Je n’avais encore jamais pris conscience que je la portais en moi depuis tout ce temps. Pas prêté attention à la période d’incubation. Maintenant, elle commençait à devenir très voyante. J’ai compris qu’elle était en train d’arriver à maturité, qu’elle allait sortir d’un seul coup. J’ai posé mon balai. Je me suis assis sur le premier tabouret venu et j’ai répété deux fois, très calmement :

- Heathcliff, où es-tu ?

        C’est glacial, un appartement haut de plafond qui ne répond pas. Même à Tanger, même au mois de mai. Même quand on n’a bu que deux malheureux très petits verres de Ksar la veille au soir. Non, trois. Les murs blancs vous renvoient l’écho de votre question en pleine poire, et la seule certitude – très ciselée, cette certitude – est qu’il n’y aura pas de réponse. Ceinture.

        Oui, c’est glacial. On se sent démuni et minuscule. Très précisément : un petit pois à la dérive dans le cosmos. Par la fenêtre, le paysage qui semble fait de sombres collines sévères. Ligne à haute tension, longue toile d’araignée. Alignement de pylônes, rangée de sentinelles qui ne plaisantent pas et se contentent de souligner l’absurdité de la question.

- Heathcliff. Heathcliff, je… te cherche. Tu m’avais appelé ton petit frère. Toi, dans ton silence là-bas. Je comprends, bien sûr. Je n’ai pas été étonné. Mais, ne serait-ce qu’une seule fois, tu reviendras me dire quelque chose ? Rien qu’à moi ?

        C’est dit. C’est demandé. Tant pis ou tant mieux si ça ressemble à une déclaration d’amour. Et toi, Sirène blonde du Lagon Vert, Ondine en talons aiguilles, s’il te plaît murmure à mon ange disparu que depuis qu’il s’est tu j’ai moins vécu.

        From Tangier, with deep Love from Kranzler
Par Kranzler - Publié dans : foutoir
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