Je me rappelle très précisément que c'est le soir de Noël 1983 que j'ai commencé à fréquenter les lieux de drague à Nantes. Ce soir-là
parce que je ne voyais pas pourquoi j'aurais stupidement regardé la Boum à la télé, et donc, quelque part, je sens bien qu'il faut que je remercie Sophie Marceau.
Des bars, à l'époque, je ne sais pas s'il en existait, et de toute façon je ne crois pas que çà m'aurait forcément tenté. Aujourd'hui encore, et à l'exception de quelques rares périodes d'intérêt
passager qu'il y a eues dans ma vie, je rechigne toujours à entrer dans les bars gay, parce que je sais que forcément il y aura au moins deux ou trois microcéphales blondes au comptoir, et quand
les microcéphales blondes parlent, surtout celles qui ont dans les vingt ans, j'ai l'impression d'entendre des dindons qui glougloutent.
Des boites gays ou amphibies, je suppose qu'il en existait ; mais pareil, ce n'était pas mon trip. Ce que je préfère de loin, c'est le sauna. Pour une raison bien simple : au sauna, si ne on plaît pas ou si ne trouve que du second choix, au moins on peut éliminer les toxines. Mais idem, à Nantes dans les années 80, je ne crois pas qu'il y avait de sauna. Ou alors, c'est que je n'ai jamais sérieusement cherché. Possible aussi. Mais on s'en fout.
Pendant quelques temps, il y a eu les chiottes en sous-sol de l'immeuble Neptune. On pouvait y accéder par le petit escalier de la Place du Bouffay, pas loin de chez Liopé Aquariums, et je ne crois pas y avoir mis les pieds plus de deux fois parce les chiottes, lorsque les choses sont devenues trop flagrantes, ont été fermées au public; la dernière fois que j'étais à Nantes, c'était tout l'immeuble qui était promis à la démolition. Hâtivement construit dans les années soixante-dix, pas très beau, d'une utilité relative, il était question de le remplacer par une construction plus ambitieuse - tu parles.
En résumé, si on voulait rester dans la limite du central et du facile d'accès, il n'y avait guère que Bacco. Bacco, c'est à dire le long ruban de jardin public parallèle à la voie ferrée - trois cent mètres environ du Chateau des Ducs jusqu'à l'entrée du tunel. Là aussi il y avait une chiotte, qui n'existe plus aujourd'hui, et juste à coté, les arbres les plus hauts ont été coupés - dommage parce que c'étaient ceux-là qui justement permettaient la dissimulation. Tout compte fait, c'est sans doute là que j'ai fait mes meilleures rencontres. Quelques unes des pires aussi, mais le pire est quelque chose qui s'oublie facilement, qui n'est jamais très longtemps dérangeant, non ?
Plusieurs fois, j'ai entendu dire qu'il y avait eu du tabassage sur place, ou aussi des descentes de police. C'est peut-être vrai, mais jamais je me suis senti inquiet sur place. Pas une seule fois je n'ai eu peur qu'on me demande mes papiers, et jamais je n'ai tremblé à l'idée de rencontrer du casseur - c'est idiot, mais j'ai des peurs très strictement définies, comme par exemple me faire bouffer par un requin blanc dans une piscine, ou qu'on me force à écouter des chanteurs français.
Bacco, c'était surtout le lieu pour rencontrer les hommes d'une nuit, et il y en a quelques uns que je n'ai jamais oubliés. Un prénom que j'ai oublié, c'est celui de la petite teigne mordeuse que j'ai rencontré une nuit de novembre dans la gadoue. Environ vingt-cinq ans, nous sommes allés chez lui - ou plus exactement chez ses parents qui habitaient un des logements de fonctions du Musée des Beaux Arts, dont je n'avais encore jamais vu le Grand Escalier avant cette nuit pour le reste peu mémorable. Le conservateur aussi, un autre soir, m'a conduit au même musée, et cette fois là non plus il ne s'est rien passé d'extraordinaire - parce qu'il y a des peaux qui ne passent pas, des alchimies absentes. Autrement dit, Le Bal à Versailles, c'est en moyenne seulement une fois sur trois ou quatre. Et le musée, lorsque j'ai fini par m'y rendre un jour aux horaires d'ouverture, je l'ai trouvé ennuyeux, avec ses craquements de parquet sinistre et ses grandes huiles sombres que j'avais envie d'éclaircir à la thérébenthine.
Daniel, François, eux j'y repense souvent. Avec une tendresse particulière pour le premier. C'était l'été, je relisais Bassanisur le parking, assis sur une sorte de grosse pierre qui faisait mal au cul et lui est venu se garer juste en face de moi. Une petite Peugeot décapotable. Nous somme restés longtemps à nous observer, il faisait beau et, peut-être au bout d'une dizaine de minutes, d'un geste franc et très spontané, il m'a fait signe de venir m'asseoir à coté de lui. Ce que j'ai fait. J'ai souri en l'entendant dire qu'en m'apercevant il avait pensé au moins, en voilà un qui sait lire. Cela s'est terminé par trois nuits, agréables. Francois, lui c'est autre chose. C'est moi qui suis allé frapper à sa portière. Une seule nuit, chez moi, mais inoubliable. Loin d'etre con, en plus. Mais marié. Le matin vers les sept heures je n'ai pas voulu remettre le couvert parce que j'avais compris que je ne le reverrais probablement pas. Et puis il y a eu Jacques, qui m'a permis de me détacher des Grands Boulevards, mais Jacques ce sera pour une autre fois.
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