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      Ulysse

Montgomery Clift 1 

Dimanche 6 septembre 2009 7 06 /09 /2009 07:10


A l’aéroport, il y avait un chauffeur de taxi qui m’attendait, avec mon nom marqué sur une pancarte. Alors je suis allé à lui, et, comme indiqué dans le courrier qu’on m’avait adressé, il m’a tout de suite conduit à l’hôtel. Il ne m’a pas beaucoup parlé. On lui avait peut-être dit qu’à part ma langue maternelle, je ne parle presque rien d’autre.

 

Ça me faisait drôle, revenir là presque deux ans après, à cause d’une simple cigarette fumée dehors, à la mauvaise heure. Encore plus drôle parce la chambre était très agréable, avec une très belle vue, alors que je me serais contenté de bien plus simple. Mes repas payés pour trois jours, mon employeur dédommagé de mon absence, tout était prévu, organisé, mais j’ai quand même eu du mal à  m’endormir. C’était la première fois que je témoignais à un procès, dans un pays étranger qui plus est. Et il allait falloir que je me rappelle les  moindres vacheries de détails. Comme si c’était difficile d’oublier la première fois où quelqu’un meurt dans vos bras.

 

Il a quand même fallu que je raconte tout, et à quelques mètres de moi quelqu’un traduisait. Une dame, la cinquantaine. C’est elle, finalement qui a tout dit à ma place. Elle a expliqué que ce jour-là, je me trouvais sur place pour le mariage de ma cousine, qui est une très chic fille. Elle a parlé du mariage, de la soirée dansante qui avait duré jusqu’à cinq heures du matin, et qui avait vraiment été joyeuse : de la vraiment très bonne musique, du très bon vin, la famille du marié que je connaissais à peine mais où il y avait tellement de gens avec qui j’ai accroché, facilement et joyeusement, ce qui peut expliquer que vers quatre ou cinq heures du matin je suis allé respirer dehors, pour profiter de la nuit de novembre. J’ai très précisément dit que je crevais de chaud, que j’avais un peu bu et que j’ai voulu aller fumer dehors.

 

Au moment où c’est arrivé, mon cousin Mathias n’a rien vu parce qu’il était occupé à pisser, et forcément on pisse toujours en tournant le dos à la rue. Enfin, je pense. Je ne sais plus à vraiment à quoi je pensais pendant qu’il pissait. J’étais bien, je crois, je regardais les étoiles, je n’avais même pas froid et tout est arrivé en un rien de temps. A peine deux bouffées de cigarettes. La première voiture est arrivée au carrefour en venant de la gauche, à une allure normale. C’était à elle de passer, sauf qu’elle s’est fait percuter par le break qui arrivait perpendiculairement. J’ai juste pris conscience que le break était en train de brûler le feu ; après il y a eu ce choc terrible et le temps d’une poignée de secondes j’ai cru que tout était comme dans un dessin animé dément. Non, je n’ai pas eu le réflexe de chercher à noter le numéro du break. Je l’ai simplement vu parce qu’il m’a fait face un très court instant. Je sais que j’avais pas mal bu mais j’étais bien, j’étais lucide, et je l’ai clairement vu avant qu’il disparaisse. Au même moment, j’ai remarqué que les deux hommes dans la première voiture ne bougeaient plus. Avec mon cousin, à deux, nous avons réussi à les extirper par la portière avant droite. Le passager est mort dans mes bras juste après avoir prononcé quelques mots. Je n’ai pas compris ce qu’il voulait dire. J’ai simplement senti  une secousse dans son corps et puis la vie a quitté ses yeux. Quand ça a été fait, je l’ai bercé un peu parce que je ne savais pas quoi faire d’autre. Je suis resté stupide comme ça un très long moment pendant que mon cousin allait téléphoner, et je ne sais même plus à quel moment j’ai remarqué que l’homme dans mes bras portait un uniforme et qu’il y avait un gyrophare sur la voiture couchée. Il n’y en aurait pas eu, ça m’aurait sans doute fait pareil. Mais quand les autres policiers sont arrivés, et qu’ils se sont mis à pleurer, j’ai un peu pleuré avec eux aussi. Même si dix minutes avant je ne connaissais pas le gars qui était dans mes bras.

Par Kranzler - Publié dans : fatras - Communauté : La non-communauté
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