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Montgomery Clift 1 

Mercredi 9 septembre 2009 3 09 /09 /2009 09:59


Le reste de la matinée aussi fut ordinaire, d’une banalité sans éclat et même rassurante. A l’évidence, rien qui à un quelconque moment aurait pu être interprété comme le signe de complications à venir.La même partition que les autres matins. La même quantité d’air dans ses poumons, gestes et réflexes identiques qui s’enchaînaient de façon machinale tandis qu’il marchait d’un pas sûr et décontracté ; un mètre quatre-vingt douze, cela le dispensait de courir tout en garantissant une certaine efficacité d’allure.
 
A mi-chemin du magasin, comme souvent, il se demanda s’il avait bien fermé le gaz en partant, ainsi que la porte de la maison – deux questions qui allaient rarement l’une sans l’autre. A une certaine époque, il arrivait que ce doute stupide le perturbe en plein milieu d’une journée de travail. Il habitait alors un immeuble de six étages ; parfois, lorsqu’il entendait au loin une vague sirène de pompiers, il imaginait l’espace de quelques secondes les pires scénarios composés d’épaisse fumée noire et d’appartements calcinés, par sa faute. Ou bien encore ce pouvait être une brève et retentissante explosion, là encore due à sa distraction. A présent, des arguments de poids suffisaient à le tranquilliser une bonne fois pour toutes. Pour commencer, il était rationnel de penser qu’habiter une maison dans une zone à faible densité de population comportait moins de risques. Mais cela n’était même plus nécessaire en soi. Il savait au fond de lui qu’il fermait le robinet du gaz chaque soir, qu’il vérifiait trois fois avant d’éteindre la lumière et n’utilisait pas d’autre appareil ménager le matin qu’une inoffensive cafetière électrique. La porte de maison ? Il ne possédait rien à voler qui eût de valeur ou d’importance autre que sentimentale. En outre, il remarquait bien depuis quelques temps que son attachement à ces objets n’était plus que relatif, pour ne pas dire décroissant. Alors à quoi bon ces craintes injustifiées pour un patrimoine qui n’en valait pas la peine. N’importe qui de toute façon pouvait pénétrer chez lui en cassant un simple carreau, et pour autant il n’avait jamais vu la moindre nécessité de fermer les volets. Cela lui aurait même paru triste et aberrant.
 
Quelques détails, encore. Continuant à marcher, il serra deux fois de la main droite, très calmement, la clé de la librairie. Par ce geste presque affectueux, il soulignait pour lui-même la satisfaction qu’il éprouvait de savoir que cette clé ouvrait la porte d’un espace sentant exclusivement le vieux papier et où il n’avait de compte à rendre à personne. C’était là qu’il passait la majorité de ses heures, constatant que l’odeur atteignait son maximum de concentration en juillet et août, et que quelques pointes se produisaient aussi dans le milieu de l’hiver, lorsque le soleil bas chauffait directement les rayonnages.
Entre autres choses, il pensait aussi à ce qu’il aurait envie de manger le soir, et au film qu’il choisirait après dîner. Sans doute un solide plat d’automne, puis ce serait un Dietrich – X-27 ou l’Impératrice Rouge qu’il n’avait pas vus depuis longtemps. Il n’avait regardé que du Technicolor durant les semaines estivales et commençait à sentir que maintenant le noir et blanc lui manquait.
On était à cette période de l’année où les matins ont déjà considérablement fraîchi. Il nota dans un coin de sa tête appeler le ramoneur, car il aimait bien s’offrir une flambée le dimanche. Commander du fioul, aussi. Un magasin bien chauffé était plus agréable pour les clients. Ils passaient plus de temps sur place, cela se voyait très bien les longues journées de novembre où il pleuvait presque sans interruption, et il n’était pas question non plus que les livres soient exposés à l’humidité. Deux hivers plus tôt, des dizaines d’exemplaires stockés dans la réserve avaient pris le moisi à cause d’une panne de chaudière – sûrement aussi parce que la porte donnant sur l’arrière-cour fermait mal.
 
Dans la poche de son veston, un papier couvert de notes écrites en abrégé indiquait qu’il devait également passer chez la fleuriste du quartier. Il avait besoin d’au moins vingt litres de bonne terre car les plantes du magasin demandaient à être rempotées. Fougères, lierres, il y en avait une demi-douzaine disposées dans la salle du devant où la lumière naturelle semblait leur convenir. A une exception près – un bégonia à fleurs d’un jaune très soutenu qui revenait de loin – elles avaient toutes en commun d’avoir fait leur entrée dans les lieux durant les semaines ayant suivi l’ouverture de la librairie, et ce sous la forme d’insignifiantes boutures prélevées d’un geste sec dans des salles d’attente, des couloirs mal éclairés. Le vert, une couleur reposante, s’accordait bien avec la teinte claire des étagères de pin massif et celle un peu plus foncée du parquet. Bien entendu, un simple carrelage et des rayonnages en mélaminé blanc auraient représenté une dépense moins importante, mais il s’était toutefois refusé à réaliser des économies ayant un goût de pharmacie – il ne vendait pas d’aspirine, à sa connaissance.
 
Il entra chez Tom, qui tenait le café Normandie à l’angle de la rue Curie, presque en face de la librairie mais un peu de biais - de son bureau en journée Collier n’apercevait en fait qu’une portion de terrasse rouge encadrée de tilleuls.
 
Tom avait ouvert deux ans plus tôt, en mai, en lieu et place d’un restaurant italien qui ne s’était pas remis d’une série de contrôles sanitaires. Les deux hommes accrochaient bien et même un peu plus que cela après des débuts un peu froids dus en grande partie à Collier qui a priori n’estimait pas indispensable de gaspiller sa salive avec ses voisins. A dire vrai, au début Tom lui paraissait si infréquentable que des mois de réticence passèrent avant qu’un soir il daigne commander sa première consommation – une bière belge, qui fut bientôt suivie d’une autre car cela adoucit les nerfs lorsqu’on vient par nécessité de mettre un emmerdeur à laporte. Cela s’était produit peut avant dix-neuf heures, parce que Collier supportait à peu près tout sauf qu’on donne des leçons à voix haute chez lui. Tom, qui avait assisté à la scène depuis la terrasse, refusa qu’il paie la seconde et depuis pas une journée ne passait sans que l’un ne rende visite à l’autre, ou les deux.
 
L’établissement tenait son nom du prestigieux paquebot englouti par les froides eaux du port de New York, et contrairement à ce que Collier avait longtemps cru Tom n’avait pas la passion des navires transatlantiques en général mais celle-là en particulier. Cette exclusivité de sentiments s’accompagnait d’une forme de mépris silencieux envers tout ce qui naviguait de par les mers du globe depuis le regrettable naufrage. Le France ? Le Queen Mary 2 ? Baignoires d’acier, à ses yeux, et ci certains jours il laissait échapper une parole vaguement aimable pour le Titanic quiconque le connaissait assez n’avait aucun mal à comprendre qu’en premier lieu ce n’était pas le luxueux vaisseau qu’il saluait mais son remarquable destin.
 
Désastres et catastrophes constituaient son second et principal centre d’intérêt. Deux verres de trop et il devenait impossible de l’arrêter. Il se lançait dans des récits de déflagrations avec le même naturel que ceux qui parlent de livres ou de célébrités. A ce titre d’ailleurs il s’intéressait un peu à la Princesse de Galles mais seulement depuis sa disparition, comme si capacité à provoquer la consternation à une si grande échelle lui conférait une qualité spéciale jamais mise en évidence de son vivant.
 
Collectionneur et spécialiste, il connaissait par cœur les dates, mais aussi dans la plupart des cas les causes précises, les circonstances ainsi que le contexte historique. Le 6 mai 1937, c’était l’incendie du Hindenburg à quelques kilomètres de New York, généralement appelé drame de Lakehurst du nom du terrain d’aviation où l’infortuné dirigeable s’était consumé en une poignée de secondes au moment de son arrimage.
 
Tout aussi sélectif dans ce domaine qu’en matière de paquebots, Tom se gardait bien d’admirer les tragédies sans distinction. Il y avait là aussi une hiérarchie à respecter, certaines cotant plus que d’autres. Séismes et raz-de-marée n’étaient pas vraiment sa tasse de thé car il était dans l’essence des cataclysmes naturels d’engendrer l’effroi. Les faits de guerre aussi l’ennuyaient, une remarque qui valait pour Pearl Harbor tout autant que pour le Bismarck. Non, pour lui plaire il fallait l’imprévisibilité, la brutale et spectaculaire défaillance des machines – des astronefs, de préférence.
 
Qui peut prétendre savoir vraiment quel jour et à quelle heure naît une passion qui ne s’éteindra pas ? Tom savait, lui, avec autant d’exactitude que si tout cela était consigné dans un registre.  Les responsables étaient connus et identifiés, dans la mesure toutefois où l’on peut se fier aux conclusions d’une commission d’enquête, et en premier lieu on pouvait citer l’extrême rigueur des conditions météorologiques dans la nuit précédant le tir. Il faisait d’ailleurs froid partout dans l’hémisphère nord cet hiver-là ; Tom qui effectuait alors son service militaire dans une base de l’Aveyron pouvait le confirmer et en conservait des souvenirs précis d’engelures. La pièce défectueuse, c’était un joint d’étanchéité sur l’un des deux propulseurs d’appoint à poudre, joint qu’il avait paru superflu de tester dans des conditions de froid puisque les hivers sont habituellement cléments en Floride. Le moment exact, c’était soixante-treize secondes après la mise à feu, le 26 janvier 1986, et ce que Tom n’arrivait pas à déterminer au juste c’était quelle images exerçaient sur la plus grande fascination. Celles de l’explosion de Challenger ou celles peut-être encore plus troublantes montrant les premières dizaines de secondes de sa tranquille ascension jusqu’à l’altitude de quatorze kilomètres qu’elle ne devait ensuite pas dépasser.
 
Collier aussi avait vu le flash spécial à l’époque, mais sans réellement comprendre sur le moment comme cela arrive lorsqu’on prend des images en cours de route sans avoir vu les explications qui les précèdent. Le poste de télévision se trouvait situé juste au dessus du comptoir, dans un café proche du lycée qu’il fréquentait. Il venait juste d’entrer, ayant décidé de sécher le cours de chimie de l’après midi et les deux heures de philosophie qui suivaient – deux matières dans lesquelles il excluait de faire carrière et qu’il ne voyait donc pas l’utilité d’approfondir. Les visages, tous rivés à l’écran, permettaient de supposer qu’un événement d’importance venait de se produire. Il avait d’abord pensé qu’il devait y avoir une panne de son car aucun bruit de détonation n’accompagnait la géante boule de feu. Puis, au moment où il se faisait cette remarque, les caméras avaient braqué sur les visages atterrés de Ronald Reagan et de son épouse Nancy, tous deux venus assister au décollage. Devant une telle expression de stupeur, Collier avait cru que le président était redevenu un acteur. Oui, ce devait être cela : un caméo dans une superproduction comportant beaucoup d’effets spéciaux.
 
C’étaient les goûts de Tom, des goûts que Collier ne se sentait pas autorisé à discuter même si intérieurement il ne se privait pas de penser que son voisin et presque ami avait parfois le tort de les exposer sans modération et avec une obsession de détails qui expliquait à n’en pas douter sa solitude – mais, curieusement, l’intéressé lui-même ne semblait pas conscient de cette évidence. Tom présentait bien : une ligne assez athlétique, un regard vert clair qui n’avait rien de fade, et presque tout dans caractère entier était plaisant, à commencer par sa franchise. Mais cela ne semblait pas suffire. Les femmes, entrant avec une enviable facilité dans sa vie, en ressortaient généralement tout aussi vite, au bout des quelques jours qui dans une relation amoureuse naissante permettent à l’un de cerner les passions de l’autre.
 
Une seule fois, Collier s’était trouvé à deux doigts d’expliquer à Tom qu’à la seule exception des aventurières les femmes aiment se sentir en sécurité auprès d’un homme, et que c’était peut-être l’abus d’images traumatisantes qui les éloignait de lui. Mais au dernier moment, il s’était refusé, se sentant peu à l’aise dans un rôle de conseiller intime. Après tout, chez certains, c’était la religion qui tenait lieu de béquille. Alors, pourquoi ne pas avoir directement la fascination des désastres, plutôt que le culte d’un dieu bienveillant réputé capable de les empêcher mais ne tenant jamais ses promesses ?
Ce matin-là, ils parlèrent de choses habituelles et sans réelle importance. De l’hiver qui approchait. Du jour qui se levait de plus en plus tôt et des feuilles qui n’avaient pas encore vraiment commencé à tomber  - sans doute parce qu’on sortait d’un été assez pâle, qui n’avait connu qu’un très bref épisode de grande chaleur dans la dernière semaine de juillet.
 
Tom ne s’attendait pas à faire une grosse journée car un festival de jazz débutait en ville dans l’après midi et presque tous ces clients aimaient cette musique. Beaucoup d’entre eux aimaient également le football ; il y avait eu match hier soir à la télévision et comme par principe il ne diffusait jamais les images il n’avait pas fait grand-chose non plus, ce qui n’avait cependant aucun caractère de gravité. En général, il profitait de ces soirs-là pour fermer plus tôt, et quelle bonne idée c’était d’avoir emménagé dans l’appartement juste au dessus du bar. Le dernier client parti il n’avait qu’un étage à monter pour aller s’écrouler dans son lit, alors qu’auparavant il lui fallait prendre le volant par tous les temps, vingt minutes de route dans les meilleurs cas et toujours avec l’appréhension de se faire flasher par un radar.
 
Buvant son café – tiède, comme toujours – Collier pensait que la veille il avait omis de rapporter les verres vides. Tom lui faisait parfois la surprise de débarquer au magasin avec deux Leffe bien fraîches, ce qui est bien agréable les jours où l’on a besoin d’une petite secousse. Il s’excusa de cet oubli, se rappelant que quelqu’un était entré juste alors qu’il s’apprêtait à aller rapporter le plateau. En présence d’un client habituel il aurait sans doute très simplement expliqué qu’il s’absentait trente secondes, pas une de plus, mais là, s’agissant d’une jeune femme d’apparence assez stricte qui venait pour la première fois il avait eu le souci de faire bonne impression – pour peu de résultats, d’ailleurs, puisqu’elle était restée près d’une heure à la librairie sans prononcer un mot ni rien faire d’autre que promener sur les livres un regard distant et peu aimable. Agaçant ce regard, même, au point qu’il s’était senti mal à l’aise, et par moments presque intimidé, et c’était vraisemblablement pour cette raison qu’ensuite il n’avait plus repensé aux verres.
 
Ou peut-être pas. La vraie question qui méritait d’être posée, ce n’était pas de connaître les causes sans véritable intérêt d’un oubli très banal mais, plus largement, de savoir pourquoi durant toute la journée du samedi il s’était montré distrait, presque absent, comme absorbé par une pensée inconsciente qui ne le quittait pas et le rendait incapable de toute concentration.
 
Cela avait commencé avec les timbres. Soixante timbres achetés à l’ouverture même du bureau de poste et sur lesquels ensuite il était demeuré dans l’impossible de remettre la main. Disparus. Envolés, alors qu’il se rappelait très bien les avoir posés sur son bureau. Il s’agissait même de timbres de collection, moins ordinaires que de vulgaires Marianne, une moitié d’entre eux représentant les ruine d’un château auvergnat et l’autre montrant les tours très gothiques du pont Valentré, à Cahors. Il les revoyait très nettement dans leur pochette de cellophane, juste devant le pot à crayons – un détail prouvant bien qu’il ne les avait pas perdus en cours de route – et tout ce qu’il pouvait supposer était que par inadvertance il les avait glissés dans un sac de papier kraft blanc en même temps que les achats d’un client – à qui donc il venait d’offrir plusieurs semaines d’affranchissement gratuit.
 
Erreur plus difficilement excusable en fin de matinée lorsqu’on lui avait demandé au téléphone s’il voulait bien expédier Chroniques Martiennes par courrier. C’était un homme d’un certain âge qui appelait, immobilisé par une fracture qui ressoudait mal. Un libraire proche de sa commune avait le livre mais ne faisait plus d’expéditions à cause de fréquents problèmes d’impayés. Il n’avait pas voulu faire d’exception et cela ennuyait beaucoup ce monsieur qui vivait seul et ne connaissait personne qui aurait eu la gentillesse de faire la course pour lui ce jour-là – ses enfants n’habitaient pas la porte à côté et l’aide ménagère ne viendrait pas avant le mercredi. Parfois, en l’absence de limites, les gens racontaient leur vie avec une profusion de détails qui pouvaient aller jusqu’à l’intimité. Collier avait dû l’interrompre. A peine un quart d’heure avant la fermeture de la poste ; en marchant vite cela devait être faisable et ce n’était pas la première fois qu’il préparait un envoi devant partir en urgence. Dans ce genre de situation, il scotchait toujours sur la porte la même affichette en bristol indiquant de retour dans cinq minutes. Le livre avait pu partir à temps, c’était là l’essentiel, mais il repensait avec gêne à sa surprise au retour de la poste lorsqu’il avait constaté que la porte du magasin était restée grande ouverte. Béante. Deux clients l’attendaient calmement et rien n’avait disparu dans le tiroir-caisse. Mais cela lui avait quand même fait drôle. Chéquiers, carte bancaire et même son passeport : quiconque aurait voulu se servir n’aurait pas eu à fouiller bien longtemps.
 
Bref, une journée où il n’avait pas vraiment été à la hauteur. L’inaction, peut-être, car dans sa spécialité les affaires tournaient toujours un peu ralenti en septembre. Au moment de partir, il aperçut le journal local qui traînait sur le comptoir de Tom. Il se garait bien de le lire, celui-ci n’ayant la plupart du temps que des faits d’une grande pauvreté à relater. Néanmoins, il s’efforçait toujours de consulter l’édition du samedi, dans l’unique but de vérifier que l’annonce qu’il faisait paraître chaque semaine était correctement imprimée. Depuis l’ouverture de la librairie, le texte n’en avait pas varié d’un seul mot : achète comptant livres d’occasion, romans, policiers, ouvrages scientifiques, ouvrages divers sauf psychologie. Il tenait particulièrement à cette dernière précision car il avait une très pauvre estime de la psychologie, qu’il considérait comme une discipline dénuée de fondement – en un mot : une foutaise.
 
Par Kranzler - Publié dans : Richard Collier
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