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      Ulysse

Montgomery Clift 1 

Jeudi 10 septembre 2009 4 10 /09 /2009 09:28


Certaines semaines la publication de l’annonce ne donnait strictement aucun résultat et d’autres au contraire elle avait pour effet d’entraîner jusqu’à une douzaine d’appels dont plus de la moitié avaient lieu dans la seule journée du lundi. Quelques retours se produisaient aussi le mardi et le mercredi, mais en nombre décroissant, et plus personne en tout cas n’appelait à partir du jeudi à l’exception de rares retardataires, des indécis de la dernière minute auxquels il ne donnait jamais suite.

On l’appelait souvent d’assez loin car les annonces de journal avaient une diffusion régionale, un point important à ses yeux. Les meilleurs livres provenaient souvent de maisons esseulées, à la campagne, peut-être parce qu’à partir d’un certain âge et d’une certaine somme d’expérience les gens réellement cultivés comprenaient l’intérêt évident qu’il y a à fuir la vanité de l’agitation citadine. En terme de qualité, on ne pouvait que constater un écart incontestable entre le nord et le sud du département. C’était là une évidence qui ne se discutait pas : le premier, austère et d’apparence assez ingrate, constituait un bien meilleur gisement que le second, plus photogénique mais où se trouvait la plus forte proportion de lectures futiles, et donc difficiles à revendre. Les demeures centenaires de la côte ne donnaient pas grand-chose et il en allait presque toujours de même pour les villas et pavillons avec piscine. Les acquisitions qu’il faisait dans les appartements de ville, elles, donnaient de tout mais c’était que là que s’observaient les plus grandes densités de succès sans lendemain et de livres de salon vieillissant très mal. Bien entendu, il s’agissait là de tendances géographiques générales reposant sur sa seule pratique du métier. Des exceptions étaient toujours possibles, de même que des surprises, bonnes ou mauvaises. La plupart du temps néanmoins il suffisait à Collier d’observer quelques instants une maison pour se faire une idée assez précise des livres qui l’attendaient. Dans l’ensemble, ses erreurs d’appréciation étaient rares.

Même si bien sûr les appels reflétaient une grande variété de situations certaines revenaient plus souvent que d’autres, et c’était leur régularité qui permettait à Collier de maintenir un stock constant, suffisamment solide pour qu’il se sente à l’abri de tout risque de pénurie. Les cas de divorce, d’adultère avec abandon du domicile conjugal avaient d’intéressantes conséquences, spécialement lorsque les épouses bafouées reprenaient le dessus. Obéissant alors à une saine colère elles se montraient peu regardantes sur le prix, rien d’autre ne comptant plus à leurs yeux qu’évacuer sans délai les objets abandonnés par le conjoint. Parfois même, animées par le désir de faire place nette, elles lui demandaient si en plus des livres il ne reprenait pas non plus les costumes, gratuitement. C’était son tort de leur prêter une oreille trop attentive, surtout lorsqu’elles n’avaient personne à qui se confier. Se sentant écoutées, comprises même, il n’était pas rare qu’elles lui proposent un café, qu’il ne refusait pas en dépit de la certitude qu’il avait qu’ensuite elles n’hésiteraient pas à le solliciter pour être débarrassées d’objets encombrants ou extravagants – un aquarium, par exemple. Une fois sur deux il acceptait, en fonction de son humeur et de la place disponible dans son véhicule. Le reste du temps il usait de prétextes pour décliner aimablement, sans les heurter. Il fallait des limites ; un professionnel, pensait-il, ne devait pas sans cesse sortir du cadre de sa spécialité.
Collier accueillait toujours ces cas de séparation avec circonspection, se montrant même prudent et très réservé si les faits lui semblaient trop récents. Tout était question de détermination, il le savait, et il avait l’expérience de réconciliations inopinées lui ayant causé par le passé des désagréments qu’il préférait désormais s’épargner en sélectionnant pour sa tranquillité des sources d’approvisionnement qu’il supposait moins conflictuelles. Tout compte fait il préférait la mort, qui n’était jamais un caprice, elle. Les morts ne réclamaient jamais leurs livres.

C’était bien cela le cas plus classique. Avec une fréquence d’au moins trois occurrences par mois on le consultait suite au décès d’une personne âgée, parce qu’il y avait une maison à vendre et donc à vider. Il lui semblait loin maintenant ce matin de mars où il avait effectué sa première visite suite à un deuil, et lorsqu’il lui arrivait d’y repenser incidemment il se revoyait naïf et débutant, totalement dépassé par des circonstances encore si nouvelles pour lui. Il se revoyait aussi en voiture, perdu sur une sinueuse route de campagne, incapable de trouver la ferme abandonnée qu’on lui avait donnée comme point de repère. Les bornes kilométriques défilaient, sûrement parce qu’il avait tourné à la mauvaise intersection. Il aurait dû se faire expliquer le trajet deux fois et non pas noter les indications d’une écriture hâtive qu’il peinait à relire et à cause de laquelle il sentait grandir en lui le sentiment qu’il n’arriverait nulle part. Ou alors, à l’embranchement juste après le passage à niveau, c’était peut-être un panneau qui lui avait échappé à cause de ce camion stationné qui bouchait la vue.

Les gens avaient appelé la veille, vers dix-huit heures, et c’était d’ailleurs la toute première fois que le téléphone sonnait à la librairie. Les rayonnages étaient en place depuis quelques jours, encore vides, et dans l’attente d’un bureau qu’on devait lui livrer il ne s’était autorisé aucune sortie – sauf une en toute fin de matinée pour aller payer le menuisier dont la facture venait d’arriver.

Il avait été surpris qu’on l’appelle déjà pour des livres car le jour qu’il avait choisi pour la première parution de l’annonce était le samedi qui venait – au journal, quelqu’un avait dû noter une mauvaise date. Une erreur finalement sans grande conséquence puisqu’il était presque prêt, mais ne serait-ce que par principe il aurait préféré accueillir ce premier appel dans des conditions moins rudimentaires, avec un vrai bureau d’où il aurait convenablement décroché, alors que là l’appareil se trouvait posé sur la caisse à outils, et il avait répondu assis par terre, prenant des notes sur un carnet à spirale posé sur ses genoux.

 Inexpérience des impressions auxquelles se fier, pas de recul, sa faculté d’imaginer ses interlocuteurs à distance était encore quasi-nulle à l’époque. A l’autre bout du fil, une femme qui pouvait avoir la cinquantaine, et derrière elle on entendait la voix du mari qui suggérait l’heure du rendez-vous tout en parlant à une troisième personne qui devait se trouver dans la même pièce. Il n’avait eu besoin de poser aucune question, les principaux renseignements lui étant fournis sans qu’il ait à les demander. Le décès était récent, moins d’une semaine. Le père de la dame, enseignant à la retraite. Quelques centaines de livres, en bon état d’après elle, surtout des romans mais aussi des ouvrages historiques. L’impossibilité pour elle et son mari de tous les conserver car ils en possédaient eux-mêmes de nombreux, et leurs enfants vivant dans de petits appartements ne pouvaient pas non plus s’encombrer. Deux bouquinistes précédemment contactés n’avaient pas voulu faire le déplacement. Il fallait passer, ce qui n’était pas pratique car des gens devaient venir pour les meubles du salon, d’autres aussi pour la voiture, et toutes ces démarches, à commencer par le notaire – car le couple espérait trouver un acquéreur pour la maison avant les vacances d’été, et quatre semaines étaient vite passées.

En somme, un cas simple pour se faire la main mais comment pressentir la facilité lorsqu’on débute ? En route, Collier n’avait cessé de se poser des questions d’une parfaite inanité mais qui sur le moment lui semblaient revêtir une grande importance. Fallait-il une pareille tenue en pareille circonstance, une cravate était-elle réellement indispensable et y avait-il une formule appropriée à prononcer ? Puis, alors qu’il examinait les livres, le doute lui était venu d’avoir choisi une profession dont certains aspects dérangeaient et sa conscience et sa sécurité – ce qui concrètement signifiait qu’il sentait en même temps les scrupules et une certaine angoisse peser sur ses épaules. Un malaise long à se dissiper dont il sentit les effets jusque tard dans la soirée sans pouvoir dire au juste ce qui avait déclenché son trouble : ou inconfort de s’être trouvé dans une maison où le décès avait eu lieu, ou peur qu’il soit blâmable de prendre les objets des morts, car – qui sait – payer n’empêchait peut-être pas d’indisposer les esprits.

Il trouvait impossible d’exercer une profession comme la sienne sans avoir un minimum d’éthique, une parcelle de décence. En de pareils temps  de cruauté il n’ignorait pas que parfois c’était la gêne qui faisait sonner le téléphone, et en certaines circonstances, quitte à renoncer à de remarquables acquisitions, il s’interdisait purement et simplement d’acheter les livres.

Cela se passait toujours de la même façon, avec le déclenchement d’un signal interne très discret mais qu’il percevait distinctement et dont ensuite l’intensité ne faisait que croître, comme une migraine. Sans méprise possible, c’était là l’indication qu’il devait décliner, à tout prix, même si son absence de justification pouvait paraître glaciale. Quelques suggestions pouvaient aider à adoucir la dureté de sa décision. Les gens avaient peut-être autre chose à vendre, des sacrifices moins douloureux à consentir – un piano, un tableau ou quelques bijoux, même en quantité très limitée ? Il insistait toujours sur cette question de bijoux puisqu’il s’agissait d’objets vulgaires et méprisables, et dont on pouvait par conséquent se débarrasser facilement, sans chagrin insurmontable. Des pierres mortes, n’hésitait-il jamais à ajouter. Taillées dans un seul but de séduction, loin d’égaler la beauté grise du silex. Et seulement lorsqu’il se sentait à court d’arguments, pour dépanner, il donnait du bout des lèvres et en dernier recours quelques numéros de téléphone, des noms, laissant par là à des confrères peu regardants le triste privilège de dégarnir les étagères.

Une fois cependant il n’avait pas eu le cœur d’engraisser la concurrence. Volume après volume, la collection qu’il venait de voir était sans doute la plus fine qu’on lui avait jamais présentée. Il se trouvait sur un balcon et en face de lui une vieille femme à la soyeuse chevelure grise servait le café. Elle était entrée à la librairie pour la première fois le lendemain de Noël, ses mèches couleur cendres dépassant d’un bonnet de laine bleue qui aurait parfaitement convenu à une adolescente, et l’expression de son regard aussi était juvénile. Il neigeait, un fait suffisamment rare dans la région pour être souligné, et il neigeait même dans des proportions affolantes. D’épais flocons qui tombaient lourdement, en rangs serrés, sans l’intimider, et elle trouvait délicieux de marcher dans le froid silencieux, car depuis deux jours plus rien ne circulait ni ne roulait, une reposante paralysie.

Elle ne cherchait rien de précis, sauf peut-être quelques titres qu’elle avait possédés autrefois, ces livres qu’on prête sans jamais oser les réclamer à des amies qu’ensuite on perd de vue ou qui jurent vous les avoir rendus. Que voulez-vous, elle pouvait en citer une vingtaine qui de la sorte n’étaient jamais revenus, tous ayant eu une importance précise à un moment donné, alors maintenant, sur le tard, elle avait envie de relire quelques uns de ces égarés pour voir si elle et eux avaient vieilli de la même façon.

Elle était venue trois fois à la librairie avant de se résoudre à demander à Collier s’il voulait bien passer chez elle, et au moment même de sonner il avait pressenti qu’il refuserait d’acheter les livres. Elle envisageait de les vendre presque tous, les neuf dixièmes d’un ensemble riche qui couvrait non seulement la quasi-totalité des murs d’un appartement de quatre pièces mais s’étalait aussi dans l’entrée et sur trois niveaux d’étagères encastrées sur toute la longueur d’un couloir baigné de lumière jaune et mesurant au moins vingt pas. Parcourant les reliures, Collier avait remarqué ça et là des bouquets d’immortelles, ainsi qu’une série d’échantillons de sables contenus dans des flacons étiquetés sur lesquelles on pouvait lire des noms de plages. L’appartement non plus elle ne pouvait pas le garder, incapable de payer à elle seule un loyer dont on lui avait annoncé la terrible augmentation par lettre recommandée quelques semaines seulement après le décès de son frère, qui lui laissait un hautbois muet et une chambre vide, juste en face de la sienne. Déjà avant ce n’était pas toujours facile avec leurs deux retraites, mais cela pouvait aller tout de même, alors maintenant peut-être qu’un très modeste appartement de deux pièces, si possible avec un ascenseur et une vue, mais quel déchirement c’était de devoir choisir quels livres conserver et quels autres céder.

Elle expliquait tout cela à Collier sur un balcon encombré de lourdes potées d’hortensias, et le café était si léger qu’on voyait presque les roses bleues au fond de la tasse, par transparence. Cette fois-là aussi Collier avait donné un nom, celui d’un jeune homme posé qui passait environ deux fois par mois à la librairie et avait laissé une annonce car il cherchait une chambre au calme dans un appartement en colocation. Comme il ne possédait pas de voiture, elle l’avait aidé elle-même à transporter ses affaires, trois allers et retours dans la fragile Peugeot qu’elle n’utilisait plus que pour d’indispensable déplacements. Cela faisait maintenant plus de deux ans. Ils continuaient à venir au magasin, parfois séparément, parfois ensemble, laissant Collier supposer que leur association durait toujours.

Il n’était pas toujours tendre, non, et les égards qu’il avait pour certains livres n’empêchaient en rien qu’il se montre d’une grande dureté avec ceux qui selon ses critères ne devaient jamais, ne devaient en aucun cas franchir l’entrée de la librairie. Fatalement, il y en avait toujours un peu lorsqu’il revenait de ses visites à domicile, un inévitable pourcentage de déchets méritant la plus totale sévérité de traitement, et il arrivait que cette proportion d’indésirables atteigne des sommets tant sa liste noire englobait une grande variété de sujets. La psychologie l’incommodait, nous le savons déjà, mais dans une mesure au moins égale il considérait aussi comme rebut les romans de science-fiction modernes, insupportables tant il y avait d’absurdité gratuite dans leurs multiples rebondissements. Une catégorie dégénérée, jugeait-il, et en allant plus loin que penser même des maîtres fondateurs du genre, de leurs spéculations qui soixante ans plus tard n’avaient toujours accouché de rien ? Ou alors d’enfants mort-nés, de navrantes désillusions. La science semblait n’avoir pas avancé. En fin de compte, c’étaient toujours les mêmes petits déplacements médiocres que dans son adolescence, dans d’impuissantes et poussives fusées qui fumaient beaucoup et réclamaient de décoller par ciel dégagé. Ni vitesse lumière, ni voyages temporels. Beaucoup de bricolage, toujours la même antique ferraille, et bien sûr Mars qui demeurait encore cette planète distante. C’était risible d’y avoir envoyé ce jouet à roulettes, et lamentable aussi cet atterrissage amorti par des coussins de caoutchouc. Une fière opération, pensaient sans doute les bactéries là-haut.

Aucune clémence non plus pour la philosophie, pour les ouvrages traitant de religion, de chasse ou de pêche. Une fois par semaine, tout cela finissait à la fosse, dans une carrière abandonnée à un quart d’heure de route du magasin, où selon les arrivages il jetait aussi les récits de marins, les biographies de chanteuses et autres célébrités du petit écran. En revanche, à titre tout à fait exceptionnel, il épargnait les romans sentimentaux – à condition toutefois qu’il n’y ait pas menace de surnombre. Il en conservait en permanence un assortiment stable de quelques douzaines car il avait un peu de demande sur ce type de littérature, spécialement les jours de marché. Toujours les trois ou quatre mêmes vieilles dames qui entraient avec leur chariot à provisions d’où dépassaient des poireaux, des clientes fidèles et satisfaites qui n’avaient rien de dérangeant, sauf peut-être lorsqu’elles venaient de se faire mettre du bleu dans les cheveux et dégageaient une forte odeur le laque fraîche.

A partir d’un certain volume, il demandait toujours à voir les livres à domicile, et cela autant pour éviter des déplacements à ses fournisseurs que pour s’épargner des ennuis à lui. Pour être honnête, cela lui déplaisait même très franchement qu’on le mette devant le fait accompli en lui apportant de grandes quantités en magasin. Les gens parfois débarquaient avec des cartons d’une propreté très relative, des caisses douteuses où l’on prouvait trouver de tout, miettes, simple araignée ou punaise endormie quand ce n’étaient pas d’infimes créatures qui ensuite pullulaient. De plus, examiner les livres demandait un minimum de temps et d’attention, une concentration de chaque instant qui exigeait qu’il ne soit pas interrompu. Au magasin, quelqu’un pouvait entrer à tout moment et alors le risque était de se laisser distraire, de laisser échapper des défauts ou des spécimens aberrants en voulant aller trop vite pour ne pas faire attendre les clients.
Quelques semaines seulement après l’ouverture de la librairie on avait intentionnellement trompé sa vigilance, et ce qu’il avait trouvé le plus détestable était de s’en être aperçu après coup, lorsqu’il était trop tard.

Que dire de plus sinon qu’il n’avait rien vu venir ? Il n’était pas rôdé, voilà tout, et l’affaire s’était produite un de ces après-midi de juin où la librairie lui semblait bien vide. Il y en avait eu d’assez nombreux durant les premiers temps, et même des journées entières alourdies par le doute persistant que peut-être il n’aurait jamais autant de clients qu’il l’espérait. Cela s’était arrangé, par la suite, mais en attendant ce jour-là avait réellement un arrière-goût prononcé d’attentes déçues et en dépit des ses efforts il peinait à maintenir certain seuil de confiance. C’en était même désolant de voir le désintérêt des passants dans la rue. Un prisonnier du silence, voilà ce qu’il se faisait l’effet d’être, enferré dans un projet qu’il aurait peut-être avoir dû l’élémentaire sagesse de ne pas mener à terme. Et, ce qui n’arrangeait rien, il se sentait parfaitement inutile – un phare invisible face à une mer d’huile, sans bateaux.

Il n’est donc pas exagéré de dire qu’il avait décroché le téléphone avec un empressement excessif et que tout était sans doute perdu d’avance, quoi qu’il fasse, à cause de cet ennui qui le rendait vulnérable. Après, une fois son erreur bue et consommée, il s’était dit qu’il aurait dû se montrer plus suspicieux envers cette femme, mais sur le moment il s’était simplement laissé séduire par le timbre distingué de sa voix chaude et un peu pailletée, et en plus elle ne manquait pas d’un certain esprit. C’était la première fois qu’il arrivait à poser l’esquisse d’un visage sur une voix au téléphone, et la tentation de confronter cette association se faisait sentir. Il n’aimait pas qu’on lui apporte des livres au magasin ? Elle avait su balayer sa réticence avec talent et deviner son consentement derrière l’apparente fermeté de ses paroles.
Cela l’avait presque flatté qu’elle soit presque en tout point semblable au portrait qu’il se faisait d’elle : grande et élancée, habillée avec goût mais décontraction, très peu maquillée car elle n’en avait pas besoin et parfaitement consciente de l’image qu’elle projetait. Avec la plus grande simplicité, elle avait expliqué qu’elle habitait un manoir, une source de tracas. Rôdeurs, intrusions à répétitions : c’était pour cela qu’elle avait dissuadé Collier de passer, pour lui éviter de se faire tirer comme un lapin, car son mari plusieurs fois échaudé ne voyait plus l’utilité de s’embarrasser de sommations. La gendarmerie était avertie qu’au moindre mouvement suspect dans une haie ou un buisson il mettait en joue – et des buissons, il y en avait.

C’étaient les livres de sa belle-mère qu’elle voulait lui montrer, une femme dotée d’un fort tempérament elle aussi, et qui jusqu’à sa dernière heure avait conservé un insatiable appétit de lecture. Elle ne faisait d’ailleurs que cela, lire, lire et lire, alternant sans répit auteurs difficiles et romans policiers anglo-saxons, un livre à peine terminé aussitôt elle entamait le suivant et plus ils étaient gros mieux elle se sentait. Il fallait la voir assise à son bureau, armée de sa précieuse paire de ciseaux, prélevant tel ou tel article dans les pages littéraires du Monde, et ensuite avec quelle autorité muette elle vous tendait ses papiers découpés. Il s’agissait de commandes qui ne pouvaient attendre, cela va sans dire, et certaines semaines il fallait aller jusqu’à deux fois à la librairie – un lieu qu’elle avait tyrannisé du temps de sa mobilité et où elle était encore redoutée, bien que grabataire. Son caractère avait malheureusement empiré avec les années, et même elle avait clairement perdu la notion du temps, si bien que confondant les heures et les jours elle pouvait très subitement exiger des livres en plein milieu d’un dîner – des caprices qui n’avaient rien d’occasionnel.
Elle lisait non seulement toute la journée mais aussi durant une grande partie de la nuit. Cela, on le voyait à la lumière sous sa porte, une lumière vive qui pouvait rester allumée jusqu’à des heures inconsidérées sans qu’elle ait la faiblesse de s’endormir au milieu d’un chapitre. Infatigable, on l’entendait commenter à haute voix ce qu’elle lisait, souvent même avec vigueur si elle rencontrait des invraisemblances dans un récit.

Collier imaginait la scène en examinant les ouvrages : une vieille femme acariâtre monologuant dans son lit, impotente et insupportable au point qu’elle n’avait plus que des personnages à qui parler, des idées de papier. C’étaient peut-être les intrigues répétitives des romans policiers qu’elle contestait, les dénouements improbables ou trop simples, les crimes trop doux et les assassins pâles. En tout cas, elle avait des lectures solides susceptibles de plaire au plus grand nombre. Collier avait acheté près de trois cents titres, les yeux fermés, sans avoir le souci de les examiner à la loupe puisque extérieurement ils étaient d’aspect irréprochable. Certains spécimens avaient vieilli, bien sûr, mais il s’agissait là d’une altération normale ; en aucun cas on ne pouvait prétendre qu’ils étaient abîmés. Sa déconvenue, le soir, lorsqu’il avait constaté les vices dissimulés par sa visiteuse. Presque toutes les pages étaient tavelées d’annotations au stylo feutre noir, de commentaires indélébiles qui dans certains cas chevauchaient le texte et le rendaient illisible. C’était l’écriture d’une femme détestant sûrement être trompée par les livres et qui les punissait de tatouages couvrant la totalité des marges. Elle semblait avoir une affection particulière pour les mots ridicule et absurde, qui figuraient dans de nombreux volumes. Les mentions personnage inconsistant et situation abracadabrante revenaient avec une certaine fréquence, de même que grotesque, sottise et charabia – de véritables leitmotivs, toujours soulignés deux fois et suivis d’un ou plusieurs points d’exclamation. Les livres s’étaient vendus, en dépit de ces mutilations. Il n’y avait pas eu une seule réclamation.
Par Kranzler - Publié dans : Richard Collier - Communauté : La non-communauté
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