|
M |
arlène et moi, je ne sais plus exactement comment ça a commencé. A l’adolescence, je la connaissais déjà mais je ne me sentais pas assez mûr pour ce genre de femme. Je l’avais rangée dans la rubrique « passions pour un autre jour », en me disant que j’attendrais d’avoir l’étoffe, les épaules assez larges. Les femmes qui ont usé des Jean Gabin, on les aborde quand on n’a plus d’acné. C’est pure folie d’y penser avant.
Et puis un jour j’ai eu trente ans, seize de moins qu’aujourd’hui. Entre temps, j’avais appris sa langue, j’habitais sa ville natale, et sur la plage de Wannsee mes amis me reprenaient à chaque
fois que je parlais en dialecte berlinois, qui est une façon de s’exprimer ordinaire et grammaticalement incorrecte. La correction, franchement, ce que j’en pense…
Il aura fallu seulement deux torpilles et trois battements de paupières pour qu’elle m’entortille. Les filles, si voulez un très beau collier de perles pour pas un rond, regardez « Desire ». La
voilette ne se porte plus beaucoup de nos jours, je le concède, mais le film reste une source d’inspiration pour toutes celles d’entre vous qui envisageraient d’entortiller en même temps un
bijoutier et un neuropsychiatre. Deux pour le prix d’un. Ça, c’était la torpille N° 1.
Toute sa vie, elle n’aura jamais été aussi bonne qu’en jouant les putains, les manipulatrices – et moi ce qui me manque dans le cinéma d’aujourd’hui c’est justement le manque de crédibilité des
garces. J’ai beau chercher, je ne vois que des pseudos mentes religieuses, des femmes moyennement perverses ; j’avais placé beaucoup d’espoir en Béatrice Dalle à une certaine époque car je
croyais avoir trouvé en elle une vraie capacité de nuisance – mais que dalle. Béatrice, il faudrait vous remuer.
Dans Shanghai Express aussi Dietrich porte une voilette. Mais il y a voilette et voilette. Faudrait pas confondre. En compagnie du costumier Travis Banton, elle passe une nuit entière à chercher
le bon tissu, le bon maillage – avant d’en retenir un qui sera très noir, et oblique. Une autre nuit aussi pour trouver les plumes qui vont sur le chapeau. Dans les réserves de la Paramount, il y
a des caisses et des caisses de plumage protégé par des couches et des couches de papier de soie. C’est une époque cruelle, on trouve dans ces cartons les plumes les plus belles des espèces les
plus paradisiaques qui soient, de Java à Bornéo. Une nuit entière pour trouver celles qui donneront l’effet recourbé indispensable – de la très banale plume de coq, finalement, qui sera teinte en
noir profond. Et ça, c’est la deuxième torpille.
Ouverture de parenthèse. Pas la peine de me dire que c’est pas bien de faire du mal aux animaux. A l’époque, cette notion n’avait pas cours. Mais aujourd’hui, si on touche à un chien devant moi,
je cogne sans sommation. Je pousse doucement les araignées quand je passe l’aspirateur et, par curiosité, en repensant à un texte écrit sur le net par quelqu’un qui se vantait d’avoir
congelé puis bouilli deux tortues de Floride dont il ne savait plus quoi faire, je me demande quel goût justement ça aurait, de la soupe à l’assassin de Tortue. Je ne dis pas que j’en mangerais.
Mais, la faire, je prendrais sans doute un certain plaisir et après je la balancerais aux toilettes – pour le fun. Peut-être même qu’ensuite, en le citant presque mot pour mot, j’écrirais un article qui dirait « je crois pas qu’on n’a pas le droit de faire bouillir des déchets « . Et je dirais aussi « qu’est-ce qu’on fait des ordures
qui nous encombrent. » . Fermeture de parenthèse.
Dietrich, je disais, était, est et restera la plus grande rouleuse de bourgeois dans la farine de l’histoire du Cinéma. Et donc, dans un pays aussi vertueux que le sien, elle avait peu d’amis. Sa
tombe, très facile à trouver dans le petit cimetière de Stubbenrauchstrasse, est une simple élévation de terre couverte de lierre. Sur la plaque de marbre, le M du prénom est une très belle
majuscule, un peu oblique. Marlene. Et, en dessous, on peut lire : C’est ici que je suis. Entre les marques de mes jours. 1901 – 1992. A chaque fois que je suis passé devant, j’ai eu l’impression
de l’entendre dire de sa voix lasse et distante : C’est ici que je suis … et si vous saviez comme ça m’emm….
Derniers Commentaires