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      Ulysse

Montgomery Clift 1 

Mardi 29 septembre 2009 2 29 /09 /2009 09:34


C’est un matin de la fin septembre, très ordinaire, beau. La seule chose un peu inhabituelle pour quelqu’un comme toi qui travaille principalement la nuit, c’est qu’au lieu d’aller te coucher pour une fois tu te lèves. Tu fais les choses en grand, c'est-à-dire trois œufs sur le plat et deux saucisses, quelques rondelles de concombres, des petits au four, quelques hectolitres de café. Tu allumes ta foutue pipe en déplorant qu’on ne trouve pas d’Amsterdamer en Allemagne ; il y a bien de l’Amphora, mais l’Amphora tu trouves que ça arrache la gueule.

 

Au moins trois ou quatre jours que tu n’as pas eu le temps de t’attarder dehors, ni sur la terrasse, ni dans le jardin. Il fait huit degrés, et tu sais que maintenant les températures ne peuvent plus que continuer à dégringoler. Mais tu as tout prévu : un petit radiateur d’appoint en attendant le début de la saison du chauffage, un gros pull noir que tu as acheté en solde deux ans plus tôt à Marseille, ce fameux été où tu as fait le joli cœur comme une sorte de cigale débile et écervelée – le pire, c’est que te connaissant tu sais que tu serais parfaitement capable de recommencer. Au moins, le pull, c’est un achat que tu ne regrettes pas : un truc bien chaud qui descend jusqu’au cul.

 

Sur la terrasse, posé sur un des fauteuils en ferraille, il y a rouleau de sacs en plastique que tu as achetés 3 euros pièces et qui sont les seuls dans lesquels tu as le droit de balancer les déchets végétaux du jardin. A vue de nez, il t’en reste une petite dizaine, ce qui suffira sans doute pour ramasser toutes les feuilles. En faire un beau feu, tu préférerais, mais à Berlin, ça ne fait pas partie des choses qui se font, et ce que tu peux trouver ça tarte, cette hystérie écologique. C’est comme cette histoire de bouteilles en verre qui polluent moins, sauf que le transport des bouteilles en plastique est celui qui consomme le moins d’énergie, alors l’un dans l’autre, tu te dis que tu en as marre d’entendre des arguments poids-mouche.

 

A peu près réveillé, tu regardes les maisons qui donnent sur la rue. Des grosses maisons à la sévère allure berlinoise, avec des sapins qui bouffent toute la lumière. Celle du 39, juste en face de chez toi, te fait toujours autant rire. Une énorme baraque jaune, la dame trimballe une dégaine post soixante-huitarde prononcée mais elle a cette façon tellement obsédée et tellement ridicule de fermer son grand portail à triple tour que tu hurles intérieurement de rire en la voyant parce que tu as pigé que fondamentalement toute partageuse qu’elle a l’air elle craint pour son petit pécule qu’elle sert bien fort entre ses grosses cuisses. Dans environ un mois, si elle se repointe le jour d’Halloween avec ses yeux fouinards et son chiard déguisé en vampire niais, tu te dis que tu refileras sans doute une tablette de chocolat au petit et pour le même prix, maman aura droit à une portion de merde de chien, ce n’est pas ça qui manque, tu as même prévu la petite barquette en plastique pour mettre dedans. C’est plus fort que toi, les bourges de gauche, tu ne pourras jamais. Mais, si tu as envie de te montrer créatif, tu peux aussi lui servir un panaché crotte chien – merde de chat.

 

Tu respires deux grandes bouffées d’air, tu te dis que ça y est, que tu viens de comprendre : pour toi, cette ville ne sera plus jamais rien d’autre qu’un vaste et infâme cloaque. Tu y habites, tu y travailles et rien de plus. Bref, tu vas devoir trouver une solution, et ce n’est pas exactement une bonne journée qui commence. Vingt ans que le mur est tombé, et tout ça pour quoi ? Dans quelques jours, ca va être fêté, ici, par la parade la plus débile que tu connaisses : les géants de Royal de Luxe qui débarquent, les géants de ta bonne ville de Nantes avec leus grands sourires mièvres, sucrés comme de la barbapapa collante, collants comme du chewing gum, pires que Ken et Barbie réunis, des sortes de Mickey de gauche mais des Mickey quand même. Au moins Mickey il faut payer pour le voir, et si tu ne veux pas le voir c'est matériellement possible. Alors que là, les géants, il va falloir que tu calcules ton itinéraire pour les éviter. Alors tu croises les doigts, et tu dis que si monde est réellement magique il y aura peut-être un authentique King Kong, un monstre grandeur nature qui surgira de nulle part pour disperser cette gluante méga-party. Kong, au moins, c'est du cinoche. Et ca tu aimes.
 
Par Kranzler - Publié dans : fatras
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